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Un été avant le printemps
Annie Lafleur

L’origine, ce n’est pas le début :
c’est permanent, c’est toujours là.

JEAN-LUC NANCY,
Proprement dit[1]

L’an dernier, j’ai tiré ma révérence à titre de commissaire d’art invitée à la revue Estuaire. Mes anciennes collègues m’ont invitée à faire un bref survol de mon passage dans le ciel étoilé de notre périodique chéri, ainsi qu’une petite mise en contexte de mon parcours, pour mémoire. J’aimerais dédier ce texte à mes valeureux·ses collègues revuistes, aux poètes, aux éditeurices et aux artistes avec qui j’ai eu le bonheur de collaborer.

*

J’avais 19 ans quand j’ai décroché mon premier emploi dans une galerie d’art contemporain. Je venais de foirer splendidement à mon job précédent, une compagnie de nettoyage et de teinture de maçonnerie, sise dans un quartier industriel rive-sudois. Je devais me lever à 5 h 30 du matin, enfourcher mon vélo, traverser le viaduc, puis me laisser rouler jusqu’à la shop, où mon partner m’attendait dans une camionnette blanche remplie de seaux, de bâtons et de pinceaux. L’intérieur du véhicule était maculé de peinture, à l’image d’une scène de crime[2]. Ma dernière journée, je l’ai passée couchée dans le gazon, incapable de bouger, épuisée par la chaleur écrasante et les olympiades des échelles coulissantes de 32 pieds qu’il fallait manier à bout de bras, en équilibre dans le vide sidéral de la canicule.

Convoquée dans le bureau du boss, j’ai été remerciée sur-le-champ. J’ai trouvé ça drôle qu’il me renvoie « dehors », là où j’avais passé tout l’été. Qu’à cela ne tienne, le passage d’une shop de peinture à une chic galerie d’art dans l’édifice Belgo à Montréal me paraissait tout à fait naturel. J’entamais des études interdisciplinaires à la faculté des beaux-arts de l’Université Concordia. Le cours d’introduction à la photographie exigeait la conception d’un modèle fonctionnel de camera obscura – savoir académique en extinction –, tandis que les caméras mini DV et autres appareils numériques faisaient leur apparition aux côtés de leurs ancêtres analogiques. Un pied dans la chambre noire – « coming through! » –, un pied dans la salle d’ordinateurs : ma génération entrait de plain-pied dans le clair-obscur du 21e siècle.

À l’été 1998, l’événement Peinture Peinture, organisé par l’Association des galeries d’art contemporain de Montréal (AGAC), avait marqué les esprits en réunissant plusieurs galeries d’art et lieux de diffusion, qui plus est, une nouvelle cohorte d’artistes émergent·es, parmi lesquel·les figurait la peintre Marie-Claude Bouthillier, représentée à l’époque par la Galerie Trois Points – lieu de ma première incursion dans le milieu artistique. Son exposition solo Demande à la peinture, en tournée de 1997 à 1999, avait largement contribué à un renouveau en peinture, ce qui n’avait pas échappé à l’œil du critique d’art Nicolas Mavrikakis : « Visuellement, il y a une telle liberté dans les assemblages de textures, de formats et de dispositions de tableaux que l’on a même parfois l’impression que Bouthillier a inventé pour la peinture de nouveaux usages[3]. » Je lisais l’article en classant les diapositives de cette installation inédite, dont je glissai discrètement un double de l’œuvre Le bûcher dans ma poche de veston. À l’automne 1999, la Galerie Trois Points, alors dirigée par Jocelyne Aumont, dévoilait simultanément les magnifiques tirages barytés d’André Jasinski, photographe belge invité par le Mois de la photo, puis les ténébreuses Rosaces du peintre Marc Séguin, suivies de Manscape & Artefacts, une suite photographique d’Evergon, dont une installation avait fait son petit scandale.

De fil en aiguille, j’ai tracé ma voie en zigzaguant dans les dédales du champ culturel, avec un passage éclair à l’AGAC à titre de secrétaire des prix Louis-Comtois et Pierre-Ayot, sous la direction de Pierre-François Ouellette[4], suivi d’un arrêt (fort ennuyant) à la Galerie Observatoire 4, une galerie dite « parallèle[5] », dirigée à l’époque par Josette Oberson (fort sympathique). Et ainsi de suite, au gré des opportunités. Je ne crois pas avoir fait preuve de grandes compétences durant ces années d’apprentissage. Or, ces expériences inestimables m’ont ouvert les yeux sur des productions artistiques qui allaient marquer mon parcours de revuiste, quelques années plus tard, à commencer par mon implication dans le comité de rédaction OVNI (Le Quartanier, 2008-2010). En qualité de chroniqueuse, je menais des entretiens de fond avec des artistes, je pense notamment à Olga Chagaoutdinova (photographie), Massimo Guerrera (art relationnel), Etienne Zack (peinture). Par la suite, j’ai signé des critiques d’art et des comptes-rendus dans des revues spécialisées (Spirale, Espace art actuel), puis à titre de collaboratrice spéciale en arts visuels pour le journal Le Devoir. J’ai visité des ateliers d’artistes, organisé d’innombrables expositions, et autant de vernissages, participé à sept foires d’art contemporain à Toronto, tout en veillant à la promotion des œuvres auprès de collections muséales, corporatives et privées, au Canada et à l’étranger.

Il s’agit là d’un parcours « normal » et admis dans ce milieu, un parcours pour lequel il n’existait aucune formation professionnelle supérieure. J’aimerais ajouter qu’en tant que jeune femme ambitieuse, cette trajectoire – et tout particulièrement en galeries d’art privées – a été nettement plus ardue, semée d’embûches, ponctuée de préjugés, marquée au fer rouge par des commentaires sexistes (en personne, par mail et au téléphone), couronnée de violence psychologique et financière, contre laquelle aucun recours n’était envisageable; difficultés décuplées par l’absence de ressources humaines, de filet social, d’avantages sociaux. Force est d’admettre que je me suis brûlée à la tâche à cause de ma charge excessive de responsabilités, toujours assumée en solo, en mode multitâches, payée au salaire minimum. Je me suis longtemps sentie lésée par un système qui ne reconnaissait pas mes compétences. Ce milieu ne m’a pas convaincue des valeurs qu’il défendait. J’ai plutôt été témoin d’un évident mercantilisme dont les profits se faisaient sur le dos des artistes, prétendument protégé·es et défendu·es par des structures décidément instables et imprévisibles, tant au niveau des conditions de travail que desdites rétributions versées aux artistes (quand il y en avait). Une culture discriminatoire et machiste y régnait, dont l’évocation est encore taboue aujourd’hui. Beaucoup d’artistes ont d’ailleurs choisi de quitter les galeries d’art privées pour voler de leurs propres ailes.

 Heureusement, j’ai connu quelques expériences fortuites et concluantes, comme mes collaborations avec la Stephen Bulger Gallery, à Toronto, dont l’éthique professionnelle m’a réconciliée avec un milieu parfois sclérosé. La dernière exposition que j’ai montée dans des conditions laborieuses était une rétrospective de peintures. Un mandat démesuré qui visait largement au-dessus de ses moyens, promotionnels et pécuniaires, dans un contexte sous-payé où tous les coups semblaient permis, qui plus est, où les collectionneur·euses, non en reste, se voyaient bombarder de sollicitations (limite harcelantes). Quand j’ai quitté mon dernier emploi en galerie d’art, à laquelle j’avais offert six années de loyaux services, je n’ai pas eu droit à des prestations de chômage. Il a fallu que je me batte pendant un an pour réparer cette injustice.

Malgré ce départ fracassant, mon amour pour les arts visuels ne s’est jamais tari. À preuve, j’ai continué à développer ma spécialité à titre de consultante en art d’après-guerre, contemporain et actuel, et, parallèlement, je me suis taillé une place comme écrivaine dans le milieu littéraire. En 2014, j’ai intégré le comité de rédaction de la revue Estuaire, lequel me confiait, par le fait même, le mandat de sa refonte visuelle; mandat que j’ai accompli passionnément en m’associant avec une talentueuse designer graphique, Julie Espinasse (Atelier Mille Mille). Ce travail de collaboration, auquel tout le comité de rédaction était convié, a donné forme à 31 numéros, de 2015 à 2023, embellis par des œuvres souvent inédites en couverture, créées par des artistes du Canada et de l’international. Le cahier « Planches », imaginé par Julie, permettait d’introduire le corpus choisi ainsi que la démarche de l’artiste, en proposant une sélection d’œuvres triées sur le volet et votées en équipe.

Le grand bonheur de ce mandat a été d’imaginer les thématiques de la revue dans des écrins aussi riches et incarnés que la polysémie des textes eux-mêmes. J’avais carte blanche. Chaque année, je rassemblais le fruit de mes recherches en vue d’une petite présentation au comité. Je visais des démarches artistiques inclusives et diversifiées, étonnantes pour le moins, qui donnaient à penser et qui nous remuaient. Je portais une attention particulière à la discipline, à l’approche picturale, à la palette, au matériau, mettant à profit mes connaissances théoriques et appliquées en arts visuels, et peut-être aussi, mon goût du risque. Je souhaitais mettre de l’avant des artistes dont l’œuvre avait le don inouï d’allumer des feux là où il neigeait. Sans le savoir, je m’étais lancé un sacré défi, et je plaçais la barre haut en visant des artistes souvent consacrés.

En 2015, Annie Descôteaux a ouvert le bal en créant des collages inédits pour chaque thématique; un travail colossal mené de main de maître, qui instaurait déjà les bases des futurs commissariats d’art. L’année suivante, cette collaboration a valu à Estuaire le Grand Prix Grafika : une récompense que Julie et moi sommes allées quérir au nom de la revue, main dans la main, marchant parmi la foule massée pour l’occasion à l’église Saint-Jean-Baptiste de Montréal. Lors de ces quelques minutes surréelles, je mesurais toute l’ampleur du boulot accompli par notre équipe, parfois assombri par quelques drames, remous et déceptions. En dépit de ces épreuves, notre amitié s’est renforcée au fil des numéros, en même temps que notre éthique professionnelle. Cette revue m’a tout appris.

*

En guise d’au revoir, j’aimerais souligner les précieuses contributions des artistes Annie Descôteaux, Sophie Jodoin, Balint Zsako, Yan Giguère, Eveline Boulva, Sarah Burwash, Chih-Chien Wang, Kanako Hatsuya et Cindy Phenix, qui ont paré la revue de ses plus beaux atours. J’enjoins à tous·tes les poètes de consulter ces magnifiques numéros, autant pour leur visuel que pour leurs textes, désormais unis dans un entrelacement inextricable. Je cède ma place à Geneviève Wallen, ma successeure, à qui je souhaite une belle et grande aventure, à l’image de la revue. Je l’invite à son tour à perpétuer cet esprit de fête, comme si chaque fois, l’été arrivait avant le printemps.

Je t’aime, Estuaire!