Noémie
Pomerleau-Cloutier
Tête boule disco
Boréal, coll. « Brise-glace », 2024
Même s’il arrive sans doute à chacun·e, un jour ou l’autre ou bien parfois jour après jour, d’avoir envie de se l’arracher – pour se reposer un peu –, de la mettre dans le sable ou de la sortir de l’eau, on n’y peut rien ou pas grand-chose : on a la tête qu’on a. Pour certain·es, c’est une « tête de chalet », une « tête calme avec vue sur la forêt ou sur le lac », une « tête qui rentre dans le moule » ou encore une « tête sans failles » comme la glace d’une patinoire sur laquelle des athlètes font des triples axels sans tomber, une « tête lisse comme un beau miroir ». Pour d’autres, nous dit la poète Noémie Pomerleau-Cloutier, ce miroir est cassé en mille morceaux. Ça leur fait une « tête boule disco ».
La boule à facettes ne brille pas qu’un peu même si des pensées noires l’habitent parfois ; la lumière s’y réfléchit dans tous les sens, à moins qu’il ne s’agisse même de trop s’y réfléchir ou de trop réfléchir. Façon de montrer, par une image ludique, l’agitation mentale et la surcharge cognitive qui peut affecter un enfant neurodivergent, la « boule disco » participe des expressions habiles qu’utilise la poète pour rendre compte d’un rapport différent aux sens et aux sensations. Cette « tête boule disco » a des préoccupations que les adultes autour d’elle ne semblent pas trouver de son âge : la laideur de la colonisation, la politique, le tableau périodique. Noémie Pomerleau-Cloutier les rapporte dans une langue néanmoins enfantine, qui embrasse la répétition comme pour bien cerner la mesure de l’hyperbole hyperbolique propre à l’enfance. Les choses – « un film un jeu un animal » – dans la « tête boule disco » prennent « toute toute toute la place ». Par cette langue, infléchie par l’expérience de trois jeunes conseillers spéciaux, dont son neveu, Isaac Lebel, la poète cherche à établir une connivence avec le jeune public, à qui s’adresse la collection « Brise-glace » des Éditions du Boréal. La voix poétique ne manque pas de manifester, face aux adultes – parents, profs, spécialistes dont les figures apparaissent à quelques reprises dans le recueil – une vive opposition. Il y a « eux », et il y a « je ».
Problèmes de traduction
Le sujet insiste : « je parle mon propre langage depuis le début ». Les mots n’ont pas la même signification pour lui que pour celleux qui l’entourent et qui, selon lui, parlent pour ne rien dire. Tantôt son langage est littéral, comme lorsqu’il s’agit de « tomber en amitié » et qu’on ajoute « tomber ça fait mal » ; tantôt il précise les obsessions – « je flippe et flippe et flippe mon marqueur / préféré le 20KY21B Stabilo » – ; tantôt les images convoquées expriment l’ampleur de la détresse – les doigts de la petite sœur sont des « vortex », ils génèrent du « chaos ». Or, est-ce bien le langage lui-même qui fait défaut dans sa vocation à la communication parce qu’il serait propre à l’enfant qui se sent différent·e et que nul·le autre n’en partagerait avec ellui les codes? L’écart ressenti entre ellui et ses pair·es ne tiendrait-il pas plutôt à l’interprétation – de la réalité, des mots – qui diffère de celle d’une personne qui serait neurotypique ? Cette différence, quelle qu’elle soit, n’est pas vécue harmonieusement et complique la communication entre parents et enfants :
Papa Maman je vous jure si j’avais un manuel
d’instructions je vous le donnerais en
français en anglais en espagnol en portugais
en italien en mandarin en cantonais en
coréen en japonais en russe en grec
en esperanto même dans une langue
inventée
je vous redirais encore et encore et encore
voyelles consonnes sons mots phrases pour
qu’on finisse par se comprendre
Pourtant, quelque chose se perd dans une sorte d’incommunicabilité fondamentale que les termes et la symptomatologie de la médecine moderne (« fixation potentiel / intellectuel anxiété comportement / obsessionnel intensité intérêts spécifiques / réflexes d’autostimulation hypersensibilité / sensorielle et émotive […] ») viennent résoudre en même temps que pathologiser jusqu’à ce que le verdict tombe : « votre enfant ne sera jamais dans la normalité ». L’effort de traduction de l’enfant, dans toutes les langues possibles et imaginables, reste vain.
Tout ou rien
Qu’est-ce que c’est qu’être « normal » ? Le sujet poétique à la tête boule disco dit : « de toutes façons la normalité ça n’a pas de / véritable définition dans mon encyclopédie / je peux bien inventer la mienne ». Pourtant, le recueil laisse quand même entendre que la normalité serait comme un juste milieu entre le trop et le pas assez qui, eux, sont caractéristiques du rapport au monde de l’enfant à qui on a diagnostiqué une neurodivergence. Par moment, j’aurais aimé ou j’aurais voulu que le recueil remette plus résolument en question la notion même de normalité plutôt que de jouer le jeu des oppositions – entre normal et pathologique, entre vérité et mensonge. Il m’est arrivé de sourciller à la lecture d’assertions qui me paraissaient péremptoires – « je ne connais que la vérité et des fois ça fait / des problèmes ». Mais peut-être que la sensibilité du recueil se tient-elle là, dans ce clivage qui montre le désarroi de sentir grandir en soi un « amour Niagara » en même temps qu’un « étau dans [le] torse ». Contre l’impression que raconter serait « plus lourd qu’une semi-remorque », Tête boule disco insiste sur l’importance de shine bright like a diamond[1]malgré tout.
Le recueil est parfois un peu didactique dans sa manière de représenter les difficultés rencontrées par les enfants affublé·es d’un diagnostic de neurodivergence, et de penser des manières d’accueillir et d’accompagner la différence. Sa réussite repose sans doute néanmoins sur le fait que ces « miroirs » qui le composent comme autant de facettes – d’une personne ou d’un diamant – prouvent qu’avoir pour tête une boule disco, ce n’est ni avoir perdu la boule, ni la traîner comme un boulet à sa cheville, ni casser la tête de qui que ce soit. S’il y a quelque chose à casser, que ce soit plutôt la coquille des oiseaux pour leur permettre de déployer leurs ailes et de voler sans se rapetisser :
le diamant c’est du carbone minéralisé le
minéral le plus dur du monde mais c’est
aussi le nom de la partie du bec des oiseaux
qui leur permet de se libérer de leur coquille
Faute d’y arriver lui-même complètement, le recueil de Noémie Pomerleau-Cloutier – qui signe avec Tête boule disco son troisième livre, et son premier pour la jeunesse – invite læ lecteur·ice qui s’y reconnaîtrait à faire éclater les catégories et le sens des mots qui pourraient læ restreindre ou læ contraindre dans sa façon d’être pleinement ellui-même. Peut-être, même, l’enjoint-iel de sortir de la solitude en se retrouvant dans un « nous » rassemblant toutes ces subjectivités kaléidoscopiques. « [A]vec normalité », écrit la poète, « on peut faire plein d’autres / mots » : « martien otarie manoir », « minéral / relation aileron ». On a beau avoir la tête qu’on a, rien ne nous empêche de la décorer comme pour une fête, de soumettre au DJ sa playlist préférée, de tamiser les lumières et de laisser scintiller la boule disco.
[1] Et pour ça, pas besoin d’être une pop star comme Rihanna.