La pratique de l’artiste Canadien d’origine congolaise Moridja Kitenge Banza a été décrite par John Geoghegan, conservateur associé des collections et de la recherche pour la collection McMichael d’art canadien, comme « esthétiquement séduisante, mais trompeuse » lors d’une entrevue en 2023. Méticuleusement exécuté, son travail affiche des couleurs et des textures qui ne laissent personne indifférent. Au-delà de leur beauté formelle, les récits et les références de ses ouvrages véhiculent des questions pressantes portant sur les croyances sociétales et les structures qui les soutiennent. En « colonisant le canevas » comme le décrit l’artiste, il s’autorise à reconstruire un monde des possibles, dont la mythologie n’est pas accessible à toustes, mais qui incite chacun·e à créer le sien.
Né au Congo, l’artiste a migré en France pour poursuivre ses études en beaux-arts. Après y avoir vécu plusieurs années, Kitenge Banza s’est établi au Québec en 2011. Ses corpus d’œuvres suivent ses déplacements et les villes qu’il habite. Il cherche les liens entre ces espaces nouveaux et son pays d’origine. La série Chiromancies (2008 à ce jour) est un bon exemple des connexions établies, entre ses quêtes de repères territoriaux, les questions identitaires et la cartographie de l’expansion territoriale. Par l’entremise d’une exploration picturale de l’art divinatoire de la chiromancie, l’artiste unit la mémoire corporelle au territoire. Son univers artistique à la fois factuel et imaginaire met aisément en évidence l’étendue des structures d’exploitation mises en place depuis des siècles. De la création de sa propre monnaie, le « mori », à son analyse de la Banque Mondiale, en passant par la religion, la marchandisation du corps noir en tant que bien et meuble : Kitenge Banza illustre le reflet d’un monde profondément interconnecté à travers le temps et l’espace.
Cette première couverture présente une image frappante – un portrait poignant de sa fille tiré de la série Métamorphose. En cette peinture, l’artiste plonge dans l’histoire obscure de l’industrie du caoutchouc sous le règne de Léopold II, roi des Belges (1865-1909). Il fit du Congo sa propriété personnelle et les retombées générationnelles – qui se sont manifestées sous des formes physiques, économiques et culturelles – continuent d’être ressentis. La persistante exploitation des ressources naturelles dans cette région est encore aujourd’hui à l’origine de récits d’horreurs.
Dans le portrait de sa fille, l’on rencontre une enfant qui se tient debout avec assurance, sa posture dégageant de la force, tandis que son visage est astucieusement remplacé par une plante à caoutchouc en pleine floraison. Dans sa main gauche, elle tient une rapière du 17e siècle, tandis que sa main droite serre un délicat sac en tissu rose ; un hommage à l’œuvre célèbre Judith décapitant Holopherne d’Artemisia Gentileschi. Tout comme Judith, la fille de l’artiste devient une icône de prise de pouvoir personnelle et collective. En fermant les yeux, je visualise son réseau de soutien – celleux qui l’élèvent et lui donnent les moyens d’agir, la guidant vers une destinée qui rejette les assujettissements du néocolonialisme. La série Métamorphose compte quelques tableaux qui, ensemble, tissent des liens complexes entre les thèmes de la guérison, de la transmission intergénérationnelle et de l’entretien de la mémoire collective. Une représentation saisissante met en scène l’artiste et sa fille, debout au pied d’un magnifique arbre à caoutchouc. Leur présence attire le regard vers les autres membres de la communauté, qui tiennent des paniers pour recueillir la sève, ainsi que l’épée volée de cérémonie du roi Baudouin Ier de Belgique. Un tonneau à son tronc évoque le meurtre brutal de Patrice Lumumba, premier chef d’État de la République démocratique du Congo, peu après son indépendance. Cette effigie de la violence contemporaine placée aux racines d’un hévéa mature rappelle le passage du temps et les blessures qui persistent. Dans le travail pictural de Kitenge Banza la juxtaposition d’une souffrance partagée et de l’espoir d’un avenir meilleur nous invite à explorer ces questions : comment est-ce que la collectivité se régénère à la suite de cycles de violences dévastateurs ? Comment les idéaux intériorisés et provenant de la colonisation peuvent-ils être dissolus ? Que deviennent les hantises transmises aux enfants de la diaspora; comment se manifestent-elles ou se digèrent-elles ?
194, 195, 196