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S’enfanter à tous les âges
Monique Deland

Dix ans après la publication d’un roman, L’haleine de la Carabosse[1], Marise Belletête signe un premier recueil de poésie. Si le roman ranimait le personnage de cette fée dévoyée pour évoquer la difficulté d’écrire sa propre histoire, tout en demeurant dans le sillage des marâtres implacables qui l’entravent, l’actuel Je laisse les enfants disparaître semble poursuivre un projet similaire.

Les premières pages racontent – en temps réel – la fugue d’une jeune enfant qui vient tout juste de se sauver de la maison familiale. La petite se terre dans l’étendue herbeuse des champs de fraises, entre les « branches mortes / et habitudes montées en graine ». Elle s’élance « à la poursuite des fillettes sans laisse », qui représentent pour elle des modèles de liberté. C’est l’occasion d’un nouveau type de présence au monde.

le vert tendre et rien d’autre
sous mes pieds
comme une vocation

je me noie dans les pelouses trop lisses
et crispe la lumière

jouant aux mortes
échappées des érables

femmes beauté fale au vent

pleines de grâce[2]

La petite s’enfonce dans la boue, « pendant que les adultes / repassent sur les pistes // de l’oiseau mourant / au fond de [s]a bouche ». On devine que cette enfant parle d’une voix que personne n’écoute, et qu’elle porte un visage que personne ne voit. Mais elle ne trouve pas plus de réconfort dans le voisinage des herbages que dans sa maison fraîchement abandonnée. L’esseulement persiste, et la fillette se croit assimilée à une vie invisible : « je porte peut-être / du côté des spectres ». Son angoisse augmente, et – dans une virevolte étonnante au cours de laquelle le temps s’agrandit jusqu’à inclure tous les âges futurs de la petite – le récit de la fugue débouche sur une réalité amère, qui ne pourrait germer ailleurs que dans la tête d’une femme adulte en âge de concevoir : « peux-tu imaginer que la mort sera un jour / le seul organe dans ton ventre ».

Dans une section différente, l’autrice élargit sa talle aux grands mythes de l’Antiquité grecque, afin d’évoquer la réalité immémoriale des femmes ayant recours aux outils de tissage et de tricotage pour se débarrasser des fœtus non désirés. Il est question de détricoter les conséquences de la nuit, de « pass[er] le chas / de l’aiguille en soi […] débobiner la fibre noire / se passer le fuseau ».

je commence
les mains dans l’incarnat
ou le carmin

ramasseuse

ventrière

maïeuticienne

prête à remonter les sangs
des naissances et
décollements

nos corps en travail
se répètent à intervalles réguliers

pour des siècles et des siècles

Belletête évoque la vie d’innombrables femmes – accouchées, accoucheuses, fausses couchées ou avortées –, en insistant sur leur obligation de cacher les blessures physiques et morales de la maternité, sous de « vieux bas nylon // avec la bonne nuance / l’opacité parfaite // [pour] couvr[ir] les œdèmes ». L’enjeu de ces infanticides porte plus loin qu’il n’y paraît : « aiguille tournée vers l’os // se remettre à nu // s’enfanter ». Les deux premières sections du recueil tournent pareillement autour du besoin de se mettre au monde soi-même, à titre d’enfant ou de femme adulte.

Or, s’enfanter est l’affaire d’une vie. Il faut souvent commencer par s’arracher à ce qui nous empêche de le faire, et si nécessaire remonter plus haut dans la hiérarchie familiale. L’autrice évoque ses deux grands-mères (fusionnées en un seul « tu » pour les besoins du recueil), responsables en leur temps d’une partie de son éducation. On apprend alors que ce personnage de l’aïeule est à l’origine des bribes de litanies qui parsèment le texte[3] : « c’est toi qui m’as appris / les avés ». Entre la transmission des recettes de pain et les petits mots de réconfort répétés par l’aïeule – « ne ten fais pas », « ne t’inquiète pas » –, l’enfant tente de s’apaiser. Mais les mots sont de peu de poids pour celle qui continue de s’inquiéter, au point de se demander : « me sentirais-je / toujours coupable // effilochée // à ta mémoire perdue ». Il y a en effet plusieurs raisons de s’alarmer puisque, comme avec « la levure instantanée » qui refuse de gonfler, Belletête se débat avec « les mots qui ne lèvent pas / le pain qui ne lève pas / le ventre qui ne lève pas ».

Les influences littéraires sont facilement identifiables[4]. L’angle se veut délibérément féministe, et l’autrice mise ouvertement sur la parole d’autres écrivaines pour soutenir la sienne. « [F]emmes aortes qui pulsent / je parle parfois avec votre fatigue // j’assimile vos goûts […] je retrouve les champs / d’où l’on vient ». Par exemple, les bouts de prières insérés à la fin des poèmes rappellent sans contredit le travail de Marie-Hélène Voyer[5], qui est par ailleurs citée dans le recueil par Belletête. Malgré tout, il continue de manquer quelque chose…

chaque fois que nous avons voulu
disparaître

nous avons fini par vendre nos berceuses
pour des cigarettes

enveloppant nos chambres
puis nos poitrines d’un manteau
de fumée réversible

Après avoir refait le circuit de son existence d’hier à aujourd’hui, la poète conclut à beaucoup de doute. Rien ne s’est arrangé, et la solitude est toujours aussi prégnante. Par un court-circuit inexpliqué – en dehors du fait que « notre mue est inévitable » –, le « je » de Belletête se dissout au profit d’un « nous » féminin, pour parler désormais au nom d’une collectivité[6].

Bref, le recueil ouvre de nombreuses pistes plus ou moins disparates, voire dissonantes, sans résoudre les tensions qui en découlent : s’engendrer soi-même, naître, mourir, renaître ; s’éloigner de la mère possessive, et continuer de l’entendre appeler son prénom ; vouloir fuir la religion étouffante, mais continuer de réciter des bouts de prières appris par cœur ; déplorer d’être une enfant fantôme avec une vie invisible et rêver d’une vie invisible ; refuser l’enfant qui veut s’incarner dans sa chair et s’attrister de ne pas avoir d’enfant à soi ; honorer la sagesse et le détachement des aïeules qui se contentaient de faire du pain, mais déplorer le vide de leur vie faite d’aussi peu ; vouloir s’attacher aux aïeules, mais rejeter la mère et sa lignée ; souhaiter entendre sa propre voix et s’appuyer fortement sur celles des autres ; alterner entre la « peau [et] la bourre » ; tout ça est semé à la volée dans un champ qui demeure en friche. Je laisse les enfants disparaître procède intentionnellement d’une esthétique du fragment, pour mieux exposer une existence de femme dans toute la complexité de ses choix possibles.

Marise Belletête finit par croire qu’on doit apprendre à faire avec ce qu’on a, et que « chaque couche de prélart / est une ancienne vie » : pas d’autre option que de marcher sur la dernière. Le regard qui est posé sur cette vie mal alignée n’a rien de serein.

dans nos gorges

se couche notre colère

comme le cadavre

d’une mésange gelée

nous la disséquons

la parlons

la traduisons

prêtes à répondre

à ce qu’on avale de force

Le bilan est sans équivoque : « dès le berceau / nous collectionnons la solitude », et « la beauté morte / dans l’œuf ». L’autrice continue de vouloir déterrer les origines de sa vie, et chercher où celle-ci peut bien vouloir la conduire. Elle souhaite s’inventer une nouvelle famille issue de la race des écrivaines, rembobiner le « fil d’Ariane » qui court dans ce labyrinthe dont l’enfant n’arrive pas à sortir. Personnelle ou collective, la lutte n’est pas terminée…