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Stéphanie Roussel, Marilou Craft

Marilou avait la responsabilité d’écrire le texte liminaire de ce numéro dont elle avait suggéré le thème. Chaque semaine, elle promettait de me l’envoyer dans les prochains jours ; mais chaque semaine, elle perdait un peu plus la capacité de communiquer. Jusqu’à la perdre complètement. Marilou est disparue. Du jour au lendemain, plus aucune nouvelle.

Une douleur fantôme, dans le langage courant, est une douleur ressentie au niveau d’un membre qui a été amputé. Généralement, elle apparait quelques jours après l’amputation, mais il arrive qu’elle surgisse des mois, voire des années après.

Le cerveau a de la difficulté à assimiler la disparition du membre. Il s’alerte de ne plus recevoir de signaux d’une partie du corps qu’il conçoit comme toujours présente. Pour certaines personnes, il s’agit d’un inconfort léger. Pour d’autres, la douleur est soudaine, pulsatile, brûlante, sourde, constrictive, compressive ou fulgurante.

Un bout de soi n’est plus là, et pourtant, jamais on ne l’a autant perçu.

Il y a des gens qui ont l’impression que certains de leurs membres existent en trop, et ce, depuis l’enfance. Ils rêvent de leur disparition ; ils rêvent de se les retirer. Leur désir est persistant, vif. La médecine occidentale ne considérant pas ces interventions chirurgicales comme étant légitimes, plusieurs choisiront de s’infliger des blessures si graves que l’amputation devient inévitable.

Je raconte à Marilou, qui retrouve tranquillement sa voix, que j’ai connu un garçon apotemnophile. Il allait à la même école secondaire que moi. Lors de nos séances de clavardage sur MSN Messenger, il me faisait régulièrement part de son fantasme d’être amputé. Je le lisais sans le juger. J’ai le souvenir de l’avoir encouragé à concrétiser ce désir. Son corps, c’était son corps ; qui aurais-je été pour avoir une meilleure ou plus juste perception de son anatomie que lui ? Il avaitun tatouage indiquant, en pointillé, là où l’amputation devrait avoir lieu. Je ne crois pas qu’il se soit fait amputer depuis.

J’ignore pourquoi il me racontait tout ça. Nous n’étions pas ami·es. Nous ne nous parlions pas à l’école. Du moins, je ne me le rappelle pas. En fait, il me rendait mal à l’aise. Il avait développé une obsession amoureuse envers moi, qui a duré plusieurs années, même après que je suis déménagée dans une autre ville.

En 2014, on ne se parlait déjà plus. Pour une raison ou une autre, j’avais revisité son skyblog. J’avais noté ce passage daté de 2009, qui était accompagné d’une photo de moi : « Pauvre Stéphanie, elle était toute proche de ces hommes parfaits, mais il a fallu qu’elle déménage. Maintenant qu’elle a pris conscience de l’existence de perles rares dans nos forêts, elle regrette amèrement ses anciennes décisionset souhaite revenir parmi nous. Mais elle ne peut pas, elle ne peut pas rejoindre ces êtres si ultimes. Donc elle reste à Québec, toujours seule, à se montrer une écolière rebelle qui aime faire souffrir les hommes qui la désirent. Mais elle souffre elle-même parce qu’elle ne peut pas rejoindre les hommes qu’elle désire vraiment. Elle souffre parce qu’elle est en grave manque de cul. Et pourquoi ? Parce qu’elle y a goûté. Maintenant qu’elle connait ce plaisir, elle souhaite continuer, mais elle ne peut pas. Elle souffre, comme un toxicomane souffre lorsqu’il n’a pas sa drogue. »

Marilou m’interrompt. C’est l’histoire de secondaire la plus scary qu’elle ait entendue de vive voix. Le plus alarmant ? J’avais commenté la publication pour en souligner le caractère tordu sur un ton bon enfant. Puis, j’avais oublié cette histoire. Comme si rien de tout ça n’était arrivé. En 2014, son blogue était encore actif. Il y partageait des récits de viol. Marilou insiste : Wow, Steph, tu étais dissociée au secondaire. C’est très troublant. Il aurait legit pu t’agresser. Ce qui l’effraie le plus, du spectre de l’agression, c’est que ça ne m’inquié-tait pas davantage. Encore aujourd’hui, j’ai l’impression que ça neme concernait pas. Ce n’étaient pas mes désirs, mes émotions, mes fantasmes. C’était une fiction qu’il se racontait à lui-même. Une projection, et non une réalité où j’existais.

Peu de temps après cet échange, je tombe sur ce passage de Tristetigre : « La dissociation avait été pour moi un moyen de survie conscient, qui me permettait de dire que ce qu’il faisait, il ne le faisait pas à moi mais à un objet de son désir, je me tenais en retrait, hors deportée. » Ainsi un doute survient pour la première fois… Aurait-il été possible qu’il passe à l’acte et me fasse disparaitre pour de vrai?

Marilou et moi, on se parle souvent de nos douleurs – inflammation aux articulations, traumas, inconforts de toute sorte. On se pose des questions simples, et les réponses se coincent bien souvent As-tu mal aux genoux, Marilou ? Elle n’avait pas réalisé qu’elle grimaçait. As-tu chaud dans ton top, Stéphanie ? Je ne sais pas. Bête comme ça : j’ignore si j’ai chaud. Grâce à nos discussions, j’ai réalisé qu’avoir mal, ce n’est pas nécessairement inévitable. Je m’étais toujours efforcée de faire abstraction de l’inconfort et je n’avais jamais songé à soigner mes douleurs. Je ne suis pas du genre à idéaliser la souffrance, loin de là. Je ne m’admettais tout simplement pas que mon corps était endolori. Inconsciemment, j’avais peur de ce que je découvrirais si je lui portais attention.

Ça m’est apparu clairement quand j’ai pris, pour la première fois, un rendez-vous avec une massothérapeute. La perspective d’avoir le dos dénoué m’angoissait. Je me demandais quels souvenirs se cachaient derrière chacune de mes tensions. Combien d’émotions avais-je refoulées, enfouies dans mon corps ? J’avais peur de pleurer. J’avais peur de relâcher toute vigilance, comme si mes tensions me gardaient alerte face au danger et que, sans elles, j’étais vulnérable.

Le pétrissage de mes muscles a procuré à mon corps une détente superficielle et de courte durée. Les tensions ont continué de s’aggraver au point où je peinais à bouger. Je me suis décidée à consulter une physiothérapeute. Quand celle-ci m’a demandé de situer ma douleur sur une échelle de 1 à 10, je suis restée silencieuse un moment. Je ne savais plus ce que c’était de vivre sans douleur; et lorsqu’on perd de vue son absence, il devient plus difficile de la décrire. Je ne percevais pas tout à fait mon corps.Tout ce que je peux vous dire, c’est que j’ai très mal. La douleur s’est attisée sans que j’aie subi de choc physique. J’ai varié mes activités, corrigé les postures de mon corps, et ça n’a pas freiné l’évolution de la douleur. Je crois que mon dos emmagasine la colère, la tristesse, le silence. Se blesse-t-on chaque fois qu’on se tait ? La physiothérapeute m’a confirmé que j’avais raison d’envisager la possibilité d’une cause émotionnelle de ma douleur. Ma tête ne l’inventait pas. Ce serait plutôt le système nerveux qui, surchargé émotionnellement, serait plus sensible et réactif. Devoir digérer un évènement. Se faire casser les pieds. En avoir plein le dos. Ces expressions n’existeraient pas qu’au figuré. Mon corps me signalait quelque chose. La physio m’a suggéré une série d’exercices demusculation, mais aussi de voir si la présence de certaines personnes augmentait la sensation de douleur.

Je savais déjà devant qui je comprimais ma mâchoire au lieu d’exprimer pleinement ma colère, devant qui j’engageais mes dorsaux au lieu de pleurer. Qui, quand je ne me fais pas ainsi disparaitre, me reproche de ne pas être gentille et me le fait payer.

Au fond de moi, je suis consciente que ces personnes exploitent l’idée de la gentillesse comme prétexte pour exiger la soumission. Souris. Ne trouble pas la tranquillité d’esprit des autres. Existe comme faire-valoir. Choisis entre t’abandonner et lutter pour ton intégrité. Chaque jour, dans presque chaque situation sociale. Au point où mon corps se tend de douleur, jusqu’à ce que je m’en dissocie, puis que je sois forcée de m’immobiliser. Ma survie est à la fois garantie et mise en péril par mon silence.

Il faudra une révolution pour que la douleur cesse. Notre système entier est basé sur le silence. Et il ne va pas gentiment changer.

Il y a des fantômes qui se cachent dans nos corps.

Pour illustrer comment je me sens depuis que je tente de ne plus être dissociée en permanence, je me réfère souvent aux forteresses hantées par une multitude de Boo dans l’univers de Super Mario. Un Boo est un petit fantôme rond et blanc avec des dents pointues. Quand tu lui fais face, il arrête de bouger et devient invisible. Mais dès que tu lui tournes le dos, il grossit et se matérialise. C’est quand on l’ignore qu’il devient dangereux.

Les Boo qui m’habitaient étaient rendus si gigantesques que ma forteresse s’est effondrée. Je n’ai pas eu le choix de les regarder en face. Avant, je n’ignorais pas leur existence, mais je me satisfaisais de les regarder de biais, comme si nous vivions dans des mondes séparés. Ce n’était pas suffisant, de toute évidence.

Le nom du petit fantôme en japonais est テレサ (Teresa), un jeu de mots avec « 照れる » prononcé lui aussi « teresa » et signifiant « timidité ».

D’après une entrevue parue dans le Nintendo Power, le personnage de テレサ est inspiré de l’épouse de Takashi Tezuka, le créateur du jeu vidéo : « Son épouse est très calme en temps normal, mais un jour elle a explosé, furieuse de tout le temps qu’il passait au travail. Dans le jeu, il y a maintenant un personnage qui rétrécit lorsque Mario le regarde, mais qui devient grand et menaçant lorsque Mariose détourne. C’est l’image que [Tezuka] a retenue de son épouse, et nous avons pensé qu’elle serait formidable dans le jeu. » L’interviewer demande alors comment son épouse se sent par rapport à tout ça. Tezuka rit, en haussant les épaules, et répond qu’elle est au courant. Mais celle-ci n’a pas voix au chapitre. Se soucie-t-il même de comment son épouse se sent, en général ? D’ailleurs, comment s’appelle-t-elle? Son nom n’apparaît pas dans le texte publié.

« Boo », en anglais, peut servir de surnom pour désigner affectueusement une personne que l’on aime. Quelqu’un, même, qu’on ne pourrait jamais remplacer. On dit ainsi « my boo » pour parler d’une personne aimée tout en taisant son identité – et en évoquant sa possession.

Dans sa version coréenne, le même fantôme s’appelle (Bukkeubukkeu), dérivé du terme (bukkeureoum) signifiant « honte ».

En même temps, dans plusieurs langues et sous plusieurs formes, « boo » est un cri.

J’ai proposé le thème des douleurs fantômes, car il me hante moi-même.

Lorsque j’étais enfant, plusieurs membres de ma famille sont mort·es coup sur coup. J’étais proche de la dernière disparue, ma tante Rolande. Je me souviens de la fulgurance de sa maladie, de son corps alité. Puis, soudain, de ses funérailles. Des larmes qui coulaient maintenant librement, comme permises par l’absence. Et de moi qui ne pleurais pas. De mes pensées, comme préservées par la clarté de mes yeux secs. À quoi bon pleurer quelqu’un qui ne souffre enfin plus ? Ce serait pleurer sa perte, pleurer pour moi, alors que l’avoir à mes côtés l’aurait maintenue dans la douleur. Derrière les larmes des autres, je lisais quelque chose que je ne savais pas encore reconnaître, et encore moins nommer. Je ne crois pas avoir trouvé les mots depuis, comme s’ils m’échappaient. C’est peut-être, justement, que ce regard s’échappe : quand on nous regarde ainsi, ce n’est pas pour chercher à comprendre ce qu’on ne voit pas, mais pour signifier qu’on s’endétourne. Même sans le nommer, ce regard m’est devenu familier.

Enfant, je changeais de chaîne lorsqu’un personnage de télé faisait l’objet d’une scène d’humiliation. Je faisais de l’insomnie lorsque le téléjournal couvrait une guerre et témoignait de mort·es, de blessé·es, de pertes trop imaginables ou inimaginables. Je ne pleurais toujours pas, mais mon corps trahissait l’impact des chocs. Le monde n’est pourtant pas tendre, me disait-on ; il faut s’endurcir pour y survivre. Je m’y entraînais en secret, à coups de films diffusés à des heures trop tardives pour mon âge, comme celui dont les protagonistes fétichisent les collisions de voitures et les corps accidentés qui enressortent. Aujourd’hui, j’ai peur de conduire, mais je résiste encore au sommeil pour voir ce que le monde comporte de douleurs. À quoi bon dormir quand d’autres souffrent ? Je me suis entraînée, oui, mais à encaisser.

Enfant, puis adolescente, puis adulte, je me suis souvent blessé le genou. La douleur surgissait en plein mouvement anodin, si fulgurante que mon corps poussait un cri malgré lui, malgré moi, sans que je puisse le retenir. Chaque fois, et de plus en plus inévitablement, je recevais des regards de méfiance : il ne s’était pourtant rien passé. Peut-être était-ce une feinte pour m’épargner un cours, m’absenter du travail, justifier ma paresse ? J’ai fini par accepter le verdict selon lequel ce n’était rien, par traiter mon corps comme s’il était possédé par une hantise, et ravaler la voix qui me criait le contraire. Lors que mes malformations aux genoux ont enfin été découvertes, j’en ai d’abord douté. Ce doit pourtant être douloureux, m’a-t-on dit, et ça se voit à l’œil nu. Ça avait fini par m’échapper.

Ce n’est qu’une fois les ligaments réparés, les articulations reconstruites, les plaies guéries, les mouvements réappris, que j’ai compris l’ampleur de la souffrance. Maintenant qu’elle était derrière moi, je pouvais me retourner pour lui faire face. Elle m’a retourné mon propre regard, et j’en ai retrouvé la voix.

Dans le film d’animation Inside Out, une jeune fille apprend à vivre et à contrôler ses émotions. Celles-ci sont personnifiées par cinq personnages qui vivent en elle, censés représenter les émotions de base – peur, colère, tristesse, dégoût et joie – qui vivraient en chacun·e d’entre nous. Cette prémisse me rappelle une séance de thérapie suivie dans un centre de services sociaux, alors que je vivais un moment de détresse. Mon problème, m’avait annoncé la thérapeute, était mon incapacité à nommer mon ressenti. Elle m’avait alors tendu une feuille imprimée listant une série d’adjectifs, chacun illustré par un pictogramme. Si j’apprenais à nommer mes émotions, je réussirais à les contrôler. Rien, dans cette liste, ne nommait ce qui génère la peur, la colère, la tristesse et le dégoût, ni ce qui empêche la joie. Mais ça aussi, ça m’échappait.

Les cultures occidentales peinent à percevoir le corps autrement que comme un individu autonome et indépendant. Ironiquement, lorsque je suis en pleine dérive, ce sont les mots des autres qui m’aident à accéder aux miens. Je me raccroche à des voix, par exemple à celle d’une psychologue néerlandaise qui parle de ses recherches innovantes sur la relation entre culture et émotions, dans un épisode de balado sur le cerveau humain. Pour certaines cultures, dit-elle, les émotions ne sont pas internes ni personnelles. Elles ne vivent pas dans le corps et ne lui appartiennent donc pas. Plutôt, elles émergent d’un contexte relationnel et fluctuent au gréde nos rapports. La tristesse ou la peur, par exemple, pourraient ainsi être suscitées par une rupture, une blessure, ou toute autre menace à la survie de nos relations. Cette distinction n’est pas uniquement culturelle, mais aussi langagière. Toutes les langues ne parlent pas des émotions de la même manière. Là où je peine à dire je suis dépressive, là où l’incapacité me vide de mes mots, d’autres perspectives sont possibles. Peut-être que ce qui m’échappe, c’est que je n’habite pas nécessairement la forteresse qui me hante. Je pourrais aussi dire le contraire : c’est la sensation de hantise qui me visite, comme un fantôme nous traverse et parfois s’installe. Lavie, parfois, est épouvantable.

Je ne sais plus comment dire, dans une culture qui nous terrasse autant et qui est si bien installée. J’en parle à Stéphanie.

L’émotion ignorée, tue, tassée, ne disparait jamais.

Je tourne en rond chez moi. Sans cesse. « Le monde devrait être absolument horrifié. Le monde devrait être absolument indigné… Il n’y a pas d’espace sécuritaire à Gaza et le monde devrait avoir honte »,écrivait Gemma Connell sur Twitter, en réaction aux actes génocidaires commis par Israël contre la Palestine. J’arrive difficilement à penser, à écrire. L’horreur du génocide est évidente, et pourtant insaisissable. Les millions de photos et de vidéos ne semblent pas suffire à éveiller les consciences, alors que peuvent les mots ? Et pourtant, il faut agir. Urgemment. Je tourne en rond chez moi. Ça suffit. J’envoie un texto à Marilou pour l’informer que j’irai à une discussion tenue à la librairie L’Euguélionne. Elle me répond. Elle y sera aussi.

Les poèmes de ce cent-quatre-vingt-douzième numéro apparaissent comme autant de manifestes de la survivance. S’y tend une souffrance aussi intime qu’ancestrale, persistante dans sa transmission autant que dans sa résistance. Anya Nousri nomme les nœuds et les déchirements diasporiques, mais aussi l’amour transmis par les corps, par-delà les mots. « Nous sommes faits de la même terre », écrit-elle, faisant écho au vaste ciel qui surplombe la poésie de Hoda Adra, et qui offre une demeure : « Les nuages c’est aussi chez toi. » Dehors, par chance, par colère et par solidarité, il est possible de seras sembler pour que « l’air se réchauffe de nos présences », comme à la manifestation dépeinte par Nour Symon. « Comment / arriver / où j’allais », demande toutefois Christelle Saint-Julien, lorsque les trajectoires sont entravées et les chemins inaccessibles ? Emmanuelle Riendeau retrace les « limites de l’extensibilité » dans les gestes du quotidien, jusqu’à ses crispations, embourbements et débordements. « La douleur a son savoir », reconnait malgré tout Luz Volckmann, et on peut compter sur la mémoire du ventre et de la peau pour accompagner nos rééducations. Comme pour préserver ce savoir, Orane Thibault esquisse le portrait du deuil d’une voix qui, à l’instar de la veuve, « […] parle de beauté / comme on désespère / duretour au calme ». Si la douleur survit aux corps, Catherine Dupuis rappelle que, toujours, « une porte / s’ouvre / derrière une autre / sans réponse ».

Samah Serour Fadil ajoute sa voix à l’ensemble en traduisant sa propre plume. On reçoit son cri d’alarme comme un appel du cœur : « il ne suffit jamais d’exister ». Cruellement, encore faut-il nommer la terre et la brume, le nectar et la chair qui composent la survie, malgré la persistance de la douleur, des violences qui l’infligent, et de la quête de sanctuaire.

Dans la suite de son feuilleton et de son côté du miroir, le visage de Pascale Bérubé se dérobe face au tranchant du monde. La poète pense « je pourrais en rire, écrire sur tout ce qui n’a pas besoin de moi », et en écrivant elle finit par trouver quelque chose comme une ancre à laquelle s’accrocher quand tout, autour, s’effondre.

Du côté du cahier critique, Monique Deland visite le recueil posthume de Jacques Brault, et sa lecture lente et attentive résonne avec l’ensemble de son œuvre, rappelant l’« intangible force de vie » dépeinte par le poète à travers un cycle d’écriture qui se clôt sur cette éclosion. Karianne Trudeau Beaunoyer valse avec les réflexions fantomatiques de Laurence Gagné, saisissant l’« espace mitoyen » de l’écriture ouvert par la poète pour arpenter son propre parcours d’errance, émergeant elle-même comme « une présence spectrale tapie entre les lignes » de sa recension.

Dans le dernier numéro, nous avions annoncé le départ d’Annie Lafleur, commissaire des artistes et œuvres visuelles de la revue depuis 2014. Elle dépose dans celui-ci quelques pensées sur son parcours, de ses débuts en arts visuels à Estuaire. Son texte, empreint dela même lumière sensible que sa poésie, vaut la peine d’être lu.

Estuaire s’incline aussi bien bas pour remercier l’incroyable et unique Margot Cittone, qui quitte la direction générale. L’avenir de la revue lui devra énormément. Les projets futurs pourront compter sur desolides fondations grâce à son travail acharné. En peu de temps, elle a réussi de nombreux exploits, contribuant notamment à redresser et à stabiliser la structure d’Estuaire, à lui offrir un site Web, à faire voyager la revue en France et à payer dignement toutes les personnes qui y contribuent. Avec elle, on a ri, on a persévéré et on a rêvé grand. Tu nous manqueras, Margot.

Il y a des douleurs qui s’apaisent dans les relations nouvelles. Ce numéro comporte des poèmes de Christelle Saint-Julien, mais marque aussi son arrivée au sein du comité de rédaction d’Estuaire. C’est avec grande joie que nous l’accueillons parmi nous. Elle se joint à l’équipe avec le mandat d’enrichir la vie sociale de la revue encréant des espaces de rencontres où l’on se sent bien, où l’on se sent, un instant, hors du temps. Christelle est harpiste, journaliste, traductrice et écrivaine. Elle est surtout, peu importe le chapeau qu’elle porte, stylée, (très) drôle, intelligente, polyvalente, surprenante. Nous sommes déjà émerveillées par toutes ses idées, que vous verrez bien-tôt se déployer.

Lors de l’évènement à L’Euguélionne, nous écoutons. Marie-Célie Agnant avoue qu’elle tourne aussi en rond chez elle. Prise d’une asphyxiante intranquillité. Elle souligne : Nous vivons dans des sociétés où on nous demande d’oublier. Je transcris la phrase sans savoir que Marilou fait de même, pour ne pas oublier. Nous sommes toujours là, commence Jade Almeida en laissant la suite en suspens, comme si elle était incertaine. Et dans quel état, enchaîne Marie-Célie. La suite est un relais, une question. On travaille à laisser des traces, dit Jade. On acrié comme nos parents ont crié, et vous allez crier pour nous. Nos voix se mêlent pendant que le monde continue de tourner. Et si nous les inscrivons ici, auprès de celles que nous avons invitées à se joindre aux nôtres, c’est pour en appeler d’autres.

Bonnes errances,

Marilou Craft & Stéphanie Roussel