Nada Sattouf
Requiem d’un après-midi
Poètes de brousse, 2024
Requiem d’un après-midi est le genre de recueil qui se lit dix fois. Hermétique, mais aussi d’une étrange clarté, il nous transporte là où « on manque de portes / à fermer double ». Nada Sattouf, qui résidait au Liban lors des explosions du 4 août 2020, nous y livre une poésie du deuil et de l’après-coup dans une écriture fluide, cryptée, à la syntaxe mutilée. « Pour qu’une énigme soit énigme » et que ne s’amenuise pas l’ampleur du drame vécu.
Le recueil est divisé en cinq parties numérotées, partageant toutes le même titre : « NH4NO3 », en référence aux tonnes de nitrate d’ammonium explosées au port de Beyrouth en 2020. Nada Sattouf insiste sur les faits quantifiables, essentiels pour offrir aux victimes de violence l’illusion de mieux la comprendre. Une note en exergue replace la tragédie à la minute près et énumère la liste des dommages et des pertes.
Beyrouth.
18 heures 7 minutes.
2750 tonnes de nitrate
d’ammonium ; plus de
200 victimes, 6500 blessés,
300 000 personnes sans abri.
Décombres.
Symptôme post-traumatique classique : l’obsession de restituer la catastrophe avec fidélité, dans une tentative désespérée de reprendre le dessus sur ce qui nous dépasse. L’ensemble du recueil s’articule autour de cette tension entre la donnée quasi scientifique et la réalité d’un deuil indicible, insondable.
Un spectre hante le Liban
Requiem d’un après-midi se compose de « poèmes qu’on improvise / où l’on piétine une métropole / sans revenir sur ses pas ». Chaque partie du recueil débute et se termine sur un poème écrit à la troisième personne, selon le point de vue d’un narrateur témoin qui circule dans un décor apocalyptique, et qui prête sa voix à d’autres sur son chemin. Dans une atmosphère onirique qui tire sur le cauchemar, il présente une promenade de fantômes à travers une ville labyrinthique et en ruines. Des images fortes que Nada Sattouf a puisées lors d’une marche dans les rues de Beyrouth le 8 août 2020, quelques jours après le désastre, alors que la population s’était mobilisée pour balayer les quartiers et ramasser les dégâts.
Dans le recueil, le cortège funéraire qui nous est donné à suivre est à la fois celui du « je » et celui d’un·e autre, multiple et changeant. Comme si la mort, équitable, devait rester étrangère à toustes.
ouvre ta fente davantage
ça fait moins mal
lui dis-je
une crampe le tient pour de bon
avis de mon décès
interstice ville de spasmes
m’habiller pièces
jointes à mes gestes
car je suis trop frêle à peler
dans le sens du bazar
Une pluralité de visages et de voix se juxtaposent donc sur un sujet qui demeure malléable, impersonnel, presque accessoire : « je me rouille on me compte / c’est tout / me calque l’anatomie de quelqu’un / qui passe et me recense ». Le ton est sensible, mais aussi détaché. Il pourrait appartenir à une figure de l’au-delà comme à un·e survivant·e en proie au choc. Dans les deux cas, les contours du sujet poétique sont effacés. Ce dernier s’avère évaporé, parti en cendres, faisant écho à toutes ces victimes carbonisées, dont le corps n’a jamais été trouvé ni enterré, laissant leurs familles à leur colère et à leurs deuils insurmontables.
quel âge as-tu ?
j’ai nuage que j’ajuste
à ma date de naissance
j’ai aussi tableau vert
craies en colère pour la fin
du Verbe futur
De la table d’autopsie jusqu’à la tombe, nous suivons sur un rythme désordonné les étapes de l’après-mort à travers le regard dédoublé de celle qui se voit « pleurer dans les fidèles / s’estimer parmi ». Requiem d’un après-midi pullule de personnes à moitié complètes, de corps trafiqués mi-morts, mi-vivants, comme suspendus dans la détonation.
je consulte mon nécrologue
négocie astuces biographiques
démens mon profil face à face
car suis aphone par fluide
depuis ma chute
la nuque compacte
Le dernier des exils
Le réalisme scientifique qui amorce les textes contraste avec l’absurdité des poèmes fragmentés et l’éclatement syntaxique de leurs phrases. Même le point de vue narratologique est instable, intenable ; il vacille constamment entre différentes subjectivités et ne représente rien ni personne en particulier « sinon l’épaisseur d’un personnage » qui se perçoit comme « parti pris du cubisme ». C’est que l’horreur brouille les noms, les corps, les identités ; elle transforme les défunt·es et les survivant·es en chiffres et en statistiques. Bien que nécessaire, le décompte est un processus déshumanisant. Envers lui, la poésie de Requiem d’un après-midi demeure sardonique.
entre parenthèses date de naissance
date de décès
la mort ça s’écrit
story-board pour un tournage documentaire
membres en cours d’analyse
mon père est tel non un tel
ni ma mère mon frère
mon nom le nième à l’état civil
par ordre alphabétique
Comment se reconnaître dans les fragments de sa vie ? Après les exils, après les explosions, il n’incombe plus à quiconque de parler d’identité fixe ou singulière : « qu’importe l’exode dans la paume / je ne mesure sinon me confonds / interne externe double parfois / et décombres / ce mot ne s’emploie qu’au pluriel ». On ne peut plus se définir que par les restes, l’éparpillement. Poussières, vagues, sables, cendres.
Pour Nada Sattouf, qui a maintes fois transité entre les continents, la mort à la fois réelle et symbolique prend la forme d’un dernier exil, dans « cet après-midi [où] personne ne montre / où l’on te déporte ». L’amertume de l’autrice face aux explosions du port de Beyrouth est palpable : la violence qui a secoué le Liban à cette date fatidique du 4 août aurait pu être évitée, ou du moins inspectée. Au lieu, les responsables demeurent impunis. Et ceux et celles qui y vivaient sont devenu·es des exilé·es dans leur propre pays.
entre les silos
la peau perd d’élasticité
trauma déni trafic ou l’inverse
mes arrière-descendants à venir
vont souvent manger du sable
sans l’avoir connu
Après avoir parcouru l’itinéraire labyrinthique de la ville, le narrateur arrive enfin à « l’entrée de [sa] tombe » où il « [se] mue en continent / [se] draine vacarme / rempli[t] le cœur d’hélium / tenu hors monde ». Ce chemin aura-t-il permis d’apaiser le tumulte intérieur ? Certainement pas, car seuls le temps et la justice réussiraient à le faire. Mais le parcours, bien que douloureux, enfante le récit. Et le récit, parfois, enterre mieux que la terre ne peut le faire.
Pour écrire le deuil d’un peuple épuisé par ses deuils, Nadine Ltaif et Nada Sattouf s’appuient sur le motif de la chanson comme l’indique chacun des titres des recueils, Chant des créatures et Requiem d’un après-midi. Chaque livre présente toutefois une réaction différente, singulière, à un nième drame venu ébranler le pays du Cèdre, qui peine à se remettre du cycle de ses tragédies. Que faire alors devant tant de violence ? J’ai voulu répondre à cette question avec l’aide de deux autrices qui l’ont connue, qui la racontent, qui n’en détournent pas les yeux. La première nous invite à célébrer les vivants. La deuxième, à prier pour les morts. Et moi, je nous presse de résister encore un peu.