Stella Díaz Varín par Justina Uribe
L’ossature est ce qui tient tout en un corps. Une forme, une structure, ce qu’on devine derrière le visible. Quand l’ossature est dévoilée, c’est à cause d’une blessure, dans la douleur d’un accident, sinon la rage d’une démolition. Pourtant, elle programme le moindre de nos mouvements. Absente au regard du présent, elle survit néanmoins au temps. De ce qui n’existe plus parmi les vivants : animaux disparus, civilisations anéanties, corps décédés, le futur n’en connaît que l’ossature.
~
Je pense souvent au documentaire Soleils noirs de Julien Élie qui, s’inspirant de l’essai Des os dans le désert[1], représente l’horreur, autrement banalisée, de milliers de disparu·es au Mexique. Si ce film me hante, c’est peut-être parce qu’il m’a obligée à ressentir la peur, moi qui préfère en faire abstraction. Face à ma mort, je garde mon calme. Littéralement, puisque les cinq ou six fois où je suis passée à un cheveu de mourir, je n’ai pas paniqué. Je n’ai pas été ébranlée, même pas inquiétée.
Quand j’ai failli être violée à l’arrière d’un camion qui transportait des clémentines jusqu’à une base militaire russe, où j’avais atterri illégalement – mais aussi accidentellement, sans carte pour me repérer sur le territoire sibérien –, je n’ai ressenti aucune peur. J’étais plutôt en colère parce que le chauffeur avait cru avoir le droit de me toucher. Je l’ai repoussé, d’un geste assuré et le regard sûr. On s’est crié dessus dans des langues différentes. C’est lui qui a été traversé par la peur. Il a fait une crise d’angoisse. A pointé du doigt les couvertures sous lesquelles me cacher pour traverser les douanes en sens inverse, et a repris place derrière le volant. Jusqu’à ce qu’il me dépose en lieu sûr, et longtemps après que je l’ai eu quitté, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas eu peur, et pourquoi, lui, il avait eu peur. De quoi ? J’ai trouvé ça si bête : être sauvée par une crise d’angoisse.
J’ai vu Soleils noirs pour la première fois au cinéma, à sa sortie en 2018. Après une heure et demie, alors qu’il restait encore une heure à mon visionnement, j’ai voulu détourner le regard. La violence, le deuil, la peur, la perte sont représentés sans spectacularité, dans une quotidienneté qui devient vite étouffante. Ce n’est ni l’arrachement, ni le meurtre, ni l’exploitation qui sont captés ; la caméra se fixe sur l’ossature de l’horreur. Les murs qui cachent les crimes, les systèmes sociaux et politiques qui les autorisent, et des mains qui creusent inlassablement la terre dans le seul espoir de retrouver les os des femmes et des hommes assassinés. Ce qui se passe au Mexique n’est pas étranger à ce qui se passe, ici, au Canada. Récemment, par exemple, des mères mohawks, Kanien’keha:ka Kahnistensera, se sont regroupées pour soumettre une requête à la Cour suprême afin que soit menée une enquête indépendante sur l’ancien site de l’hôpital Royal Victoria, affilié à l’Université McGill, qui veut y étendre son campus. Les Kanien’keha:ka Kahnistensera réclament que des fouilles archéologiques soient effectuées, car elles croient que des enfants autochtones pourraient avoir été enterré·es là[2]. Elles luttent contre des géants : derrière les morts, les sévices et le refus de réparation, il y a des institutions, qui autorisent, commettent, perpétuent la violence, et en effacent les traces. Depuis 2021, plus de 1900 tombes anonymes et sépultures potentielles d’enfants autochtones ont été recensées, notamment sur des sites d’anciens pensionnats « indiens » financés par le gouvernement fédéral. Les communautés autochtones souhaitent, comme les familles mexicaines, avoir le droit au deuil, à la guérison, à la mémoire et à la commémoration, entre autres. Dans Soleils noirs, Lucy Diaz, dont la fille est disparue, raconte :
Jamais je n’aurais cru tenir dans mes mains les os d’une personne. Mais je devais le faire. Et en effet, on a trouvé des os. Cela a éveillé en moi un immense sentiment de respect. Et ça m’a donné beaucoup d’espoir de voir qu’on allait enfin les sortir de là. Ça m’a fait le plus grand bien de ne plus les savoir abandonnés. Ils ne resteront pas ici. Ils vont rejoindre leur famille, ceux qui les aiment.
J’ai imaginé ma mère. Une vie réduite à chercher les os d’une personne aimée, disparue, exploitée, tuée. J’ai eu peur.
~
Mes os devraient être là pour me soutenir et me protéger, pour me défendre aussi. Il m’arrive de les inspecter dans le miroir. Entièrement nue, j’essaie de les deviner sous la peau. Je me tiens debout, incapable de conclure si je suis droite ou croche, désaxée, partiellement effritée. Je ne parviens pas non plus à dire si cette obsession est récente, et de quoi elle dérive, ni si elle me sert ou si elle me nuit.
Il est vrai que, dans les dernières années, plusieurs de mes amies ont subi des interventions chirurgicales importantes dues à des malformations détectées tardivement. Dans le liminaire du cent-quatre-vingt-douzième numéro, qui porte sur les douleurs fantômes, Marilou a évoqué les opérations qui ont remis ses deux genoux dans leur axe, et les années précédentes durant lesquelles, à la vue des blessures, personne n’était remonté jusqu’à l’os. À peu près en même temps que Marilou, mon amie Vicki se faisait scier des os, ceux de la hanche. Vicki est une athlète. Toute sa vie, elle a pratiqué de manière intensive des sports, et pas n’importe lesquels : le rugby et le canot à glace, entre autres. Des sports qui nécessitent un corps robuste et qui le mettent à dure épreuve.
Ses entraîneuses lui reprochaient de ne pas adopter la bonne position dans la mêlée. Quand Vicki affirmait ne pas en être capable, on lui répliquait : T’as juste à te pratiquer devant le miroir. Tu vas voir, tu vas l’avoir un moment donné. Comme elle en était toujours incapable, on l’accusait de ne pas se forcer. Elle était punie, privée de temps de jeu.
Alors que Vicki a été suivie, comme athlète, par nombre de spécialistes du corps, il a fallu presque trente ans pour qu’on remarque une malformation à sa hanche. Elle s’entraînait d’arrache-pied, mais, sans le savoir, son ossature l’empêchait de tirer pleinement parti de sa force.
Devant le miroir, je ne m’exerce pas à la normalité. Je ne force pas mon corps à faire quoi que ce soit. J’évalue ses inconforts et ses incapacités. Où est-ce que je coince ?
~
Nombreux sont les mythes entourant l’ossature. Longtemps on a mesuré les crânes pour donner, à tort, une caution scientifique au racisme et au sexisme. Si ce n’est plus une pratique courante, d’autres mythes persistent. Il paraît qu’un corps gros est plus pardonnable s’il cache de massifs os plutôt que de la graisse, ou qu’une grosse tête est le premier signe d’une grande intelligence.
Le corps dans lequel on naît est recouvert de mythes qui nous suivent toute notre vie.
Dans les compétitions sportives féminines, c’est très apparent. Une femme robuste, musclée, poilue est facilement soupçonnée d’être un homme. Les accusations sont, depuis longtemps, si nombreuses que différentes stratégies de contrôle ont été mises en place dès le début du 20e siècle. Mise à nue, examen morphologique et gynécologique, test génétique et hormonal. Ces « tests de féminité », auxquels des athlètes féminines aux corps jugés atypiques doivent se soumettre, sont des fabulations scientifiques, qui servent à justifier des biais raciaux et de genre.
Il n’y a pas que les corps d’animaux qui sont pourvus d’une ossature. Les villes, les édifices, les institutions aussi. Le corps social a ses propres malformations.
Parfois, elles sont toutes petites, un peu anodines. Comme quand on amorce une conversation par un « comment ça va ? ». Entre intimes, la question est d’intérêt, mais dès qu’on sort de son réseau primaire, il me semble qu’elle perd souvent de son sens. C’est une question vertigineuse, dont la réponse sincère est loin d’appartenir au small talk. Si on opte, beau temps, mauvais temps, pour le machinal « ça va bien », alors on teinte la discussion d’un mensonge. Ça m’agace. Je voudrais rester à la surface des choses de manière honnête.
Dernièrement, chaque fois qu’on me demande comment ça va, je fais part aux autres de cet agacement. La majorité du temps, on prétend être d’accord avec moi, mais on n’en fait pas grand cas. On veut passer au prochain sujet.
Cet été, les choses se sont passées différemment. Une amie avec qui j’en parlais s’est mise à réfléchir avec moi. Puis, dans son quotidien, elle a expérimenté d’autres formes de salutations afin de voir ce qui en ressortirait. Et franchement, m’a-t-elle écrit quelques semaines plus tard, c’est magique. J’ai eu de belles discussions, surprenantes. « Comment se passe ta matinée ? » On lui parle d’un nouveau café. « Passé un bon dîner ? » On lui raconte un lunch décevant, mais la hâte de se rattraper au souper. « Alors, qu’est-ce qui a égayé ta journée ? » Les gens sont étonnés d’avoir à songer au highlight de leur journée. Quand on est pris·e par surprise, il n’y a plus de réponse préfabriquée possible. Il faut prendre le temps de s’arrêter, de penser à un truc simple à propos de soi qu’on a envie de partager. On trouve alors quelque chose à dire qui nous dévoile, mais juste un peu.
Il suffit de changer de position, et tout bascule. La sincérité émerge.
~
Métamorphoser les façons dont on relationne, c’est le travail d’une toute petite fourmi charpentière. Elle a l’air inoffensive quand on l’examine isolément. Mais chaque petite fourmi participe au grugeage de l’ossature d’un monde qui nous enferme.
~
Les textes sélectionnés pour le cent-quatre-vingt-quatorzième numéro m’ont tout de suite semblé dévoiler une telle ossature. Chantal Neveu capte l’effritement, mais aussi la dignité et la survie à travers des scènes de destruction : « des civils ~ au hasard ~ incendiés ~ touchés ~ par balles ~ expansives ». Stella Díaz, traduite de l’espagnol par parJustina Uribe, « ne [veut] pas / oublier les [siens] sous la terre / Ceuxqui les ont couchés là / N’ont pas résolu l’éternité ». Après la mort, il reste bien plus que des os. Confrontée à l’horreur génocidaire, Tasia Bachir se souvient de la chair – des odeurs, des goûts, des voix, des façons de s’aimer : « j’ai oublié que j’étais arabe jusqu’au jour où j’ai vu le monde laisser la palestine crever ». Le poème devient une lutte pour réintégrer son identité disséminée.
L’ossature, disais-je, force le mouvement à aller dans un certain sens. Elle nous fait bégayer, ou implorer, ou insister, ou prier, comme Gabrielle Giasson-Dulude qui cherche à se libérer en réimaginant une nouvelle danse au réel : « on pourrait on pourrait on pourrait se lever se / mouvoir on pourrait se lever se mouvoir ». « Il faut prendre le thorax par les cornes », ajoute Frédérique Marseille, « apprendre le métier / de jongleuse / inventer la roue / la traîner sur son dos ».
La structure de l’existence se fracture, et Catherine-Alexandre Briand laisse apparaître des interstices de lumière : « on me couvre de béquilles, de poutres et de clous. je dois avoir des murs, connaître le mot dedans. pourtant, une luciole s’agite entre mes côtes. » Est-ce suffisant ? Catherine Mercredi écrit : « je te souffle que la beauté / ne suffira pas si on vient à bout / de la terre ». Sauf si cette beauté, comme le révèle la poésie de Léuli Eshrāghi, s’ancre dans la terre, la langue et les rituels, selon une connexion à la nature profondément sensuelle et charnelle : « je vis grâce à l’incarnation de la mémoire viscérale ».
Isabel Corona-Charbonneau se déplace, ici, là-bas. La poète se trouve parfois, d’autres fois elle se perd :
Le sens se plie et se déplie
Mon tibia se recoud
Au narratif multipleJe bois de force une autre mémoire
Vingt ans plus tard, je recrache tout
Je me vois broyée, mentie
L’enracinement est aussi fragile pour Marise Belletête, dont les mains palpent une mémoire drapée : « vous êtes des formes / d’accidents // dans les plis des draps. »
Chez Nina Bouchard, le corps n’est pas libre comme le fleuve. Il a besoin d’un point d’ancrage : « Un petit point orange, / au milieu de la nuit, / un phare ou une maison. » Pour Maya Laoufi, il s’agit de sa grand-mère, Zohra, à qui elle demande : « Jida / dis-moi // ai-je encore le droit d’écrire / ton nom ». Quels gestes pour éviter l’effacement, quels gestes pour sauver le monde ?
« Si le souhait reste bloqué », raconte Khushi Sidhu (Vers l’avenir, 2024), « on dit qu’il ne se réalise pas / mais nous ne sommes pas des lâcheurs. »
Et nous ne lâcherons pas.
~
C’est avec plaisir que je souhaite la bienvenue à Elissa Kayal au comité critique. J’espère que vous aimerez autant que nous suivre sa voix, qui prendra de l’expansion de numéro en numéro. Elissa s’intéresse particulièrement à l’écriture de la saleté et au concept de la honte. Pour ce numéro-ci, elle vous propose une lecture fascinante de Je regarde de la porno quand je suis triste, le premier livre de Sayaka Araniva-Yanez.
L’intérim assuré par Zéa s’est terminé. Elle a levé les voiles, et remis les commandes à Dustin Ariel Segura-Suarez pour un voyage qu’on espère long, et qui sera assurément heureux. Artiste multidisciplinaire, il a travaillé auparavant pour des galeries d’art à Montréal et à Toronto; il écrit de la poésie, étudie la littérature anglaise. Il a aussi cofondé, avec Antoine Vogler, la librairie Mes Pants de Queer. Ses compétences diversifiées, ses valeurs ainsi que son caractère calme, mais déterminé sont exactement ce dont la revue a besoin pour relever les défis auxquels elle fait face à l’heure actuelle. Dustin Ariel saura consolider les acquis d’Estuaire et faire grandir la revue. Bienvenu à bord, Dustin !
Bonne dislocation,
[1] Sergio González Rodríguez, 2002.
[2] « ‘Of national importance’: Mohawk Mothers go to Supreme Court over unmarked grave search at former Montreal hospital », en ligne : https://montreal.citynews.ca/2024/10/15/mohawk-mothers-supreme-court-search/
L’ossature est ce qui tient tout en un corps. Une forme, une structure, ce qu’on devine derrière le visible. Quand l’ossature est dévoilée, c’est à cause d’une blessure, dans la douleur d’un accident, sinon la rage d’une démolition. Pourtant, elle programme le moindre de nos mouvements. Absente au regard du présent, elle survit néanmoins au temps. De ce qui n’existe plus parmi les vivants : animaux disparus, civilisations anéanties, corps décédés, le futur n’en connaît que l’ossature.
~
Je pense souvent au documentaire Soleils noirs de Julien Élie qui, s’inspirant de l’essai Des os dans le désert[1], représente l’horreur, autrement banalisée, de milliers de disparu·es au Mexique. Si ce film me hante, c’est peut-être parce qu’il m’a obligée à ressentir la peur, moi qui préfère en faire abstraction. Face à ma mort, je garde mon calme. Littéralement, puisque les cinq ou six fois où je suis passée à un cheveu de mourir, je n’ai pas paniqué. Je n’ai pas été ébranlée, même pas inquiétée.
Quand j’ai failli être violée à l’arrière d’un camion qui transportait des clémentines jusqu’à une base militaire russe, où j’avais atterri illégalement – mais aussi accidentellement, sans carte pour me repérer sur le territoire sibérien –, je n’ai ressenti aucune peur. J’étais plutôt en colère parce que le chauffeur avait cru avoir le droit de me toucher. Je l’ai repoussé, d’un geste assuré et le regard sûr. On s’est crié dessus dans des langues différentes. C’est lui qui a été traversé par la peur. Il a fait une crise d’angoisse. A pointé du doigt les couvertures sous lesquelles me cacher pour traverser les douanes en sens inverse, et a repris place derrière le volant. Jusqu’à ce qu’il me dépose en lieu sûr, et longtemps après que je l’ai eu quitté, je me suis demandé pourquoi je n’avais pas eu peur, et pourquoi, lui, il avait eu peur. De quoi ? J’ai trouvé ça si bête : être sauvée par une crise d’angoisse.
J’ai vu Soleils noirs pour la première fois au cinéma, à sa sortie en 2018. Après une heure et demie, alors qu’il restait encore une heure à mon visionnement, j’ai voulu détourner le regard. La violence, le deuil, la peur, la perte sont représentés sans spectacularité, dans une quotidienneté qui devient vite étouffante. Ce n’est ni l’arrachement, ni le meurtre, ni l’exploitation qui sont captés ; la caméra se fixe sur l’ossature de l’horreur. Les murs qui cachent les crimes, les systèmes sociaux et politiques qui les autorisent, et des mains qui creusent inlassablement la terre dans le seul espoir de retrouver les os des femmes et des hommes assassinés. Ce qui se passe au Mexique n’est pas étranger à ce qui se passe, ici, au Canada. Récemment, par exemple, des mères mohawks, Kanien’keha:ka Kahnistensera, se sont regroupées pour soumettre une requête à la Cour suprême afin que soit menée une enquête indépendante sur l’ancien site de l’hôpital Royal Victoria, affilié à l’Université McGill, qui veut y étendre son campus. Les Kanien’keha:ka Kahnistensera réclament que des fouilles archéologiques soient effectuées, car elles croient que des enfants autochtones pourraient avoir été enterré·es là[2]. Elles luttent contre des géants : derrière les morts, les sévices et le refus de réparation, il y a des institutions, qui autorisent, commettent, perpétuent la violence, et en effacent les traces. Depuis 2021, plus de 1900 tombes anonymes et sépultures potentielles d’enfants autochtones ont été recensées, notamment sur des sites d’anciens pensionnats « indiens » financés par le gouvernement fédéral. Les communautés autochtones souhaitent, comme les familles mexicaines, avoir le droit au deuil, à la guérison, à la mémoire et à la commémoration, entre autres. Dans Soleils noirs, Lucy Diaz, dont la fille est disparue, raconte :
Jamais je n’aurais cru tenir dans mes mains les os d’une personne. Mais je devais le faire. Et en effet, on a trouvé des os. Cela a éveillé en moi un immense sentiment de respect. Et ça m’a donné beaucoup d’espoir de voir qu’on allait enfin les sortir de là. Ça m’a fait le plus grand bien de ne plus les savoir abandonnés. Ils ne resteront pas ici. Ils vont rejoindre leur famille, ceux qui les aiment.
J’ai imaginé ma mère. Une vie réduite à chercher les os d’une personne aimée, disparue, exploitée, tuée. J’ai eu peur.
~
Mes os devraient être là pour me soutenir et me protéger, pour me défendre aussi. Il m’arrive de les inspecter dans le miroir. Entièrement nue, j’essaie de les deviner sous la peau. Je me tiens debout, incapable de conclure si je suis droite ou croche, désaxée, partiellement effritée. Je ne parviens pas non plus à dire si cette obsession est récente, et de quoi elle dérive, ni si elle me sert ou si elle me nuit.
Il est vrai que, dans les dernières années, plusieurs de mes amies ont subi des interventions chirurgicales importantes dues à des malformations détectées tardivement. Dans le liminaire du cent-quatre-vingt-douzième numéro, qui porte sur les douleurs fantômes, Marilou a évoqué les opérations qui ont remis ses deux genoux dans leur axe, et les années précédentes durant lesquelles, à la vue des blessures, personne n’était remonté jusqu’à l’os. À peu près en même temps que Marilou, mon amie Vicki se faisait scier des os, ceux de la hanche. Vicki est une athlète. Toute sa vie, elle a pratiqué de manière intensive des sports, et pas n’importe lesquels : le rugby et le canot à glace, entre autres. Des sports qui nécessitent un corps robuste et qui le mettent à dure épreuve.
Ses entraîneuses lui reprochaient de ne pas adopter la bonne position dans la mêlée. Quand Vicki affirmait ne pas en être capable, on lui répliquait : T’as juste à te pratiquer devant le miroir. Tu vas voir, tu vas l’avoir un moment donné. Comme elle en était toujours incapable, on l’accusait de ne pas se forcer. Elle était punie, privée de temps de jeu.
Alors que Vicki a été suivie, comme athlète, par nombre de spécialistes du corps, il a fallu presque trente ans pour qu’on remarque une malformation à sa hanche. Elle s’entraînait d’arrache-pied, mais, sans le savoir, son ossature l’empêchait de tirer pleinement parti de sa force.
Devant le miroir, je ne m’exerce pas à la normalité. Je ne force pas mon corps à faire quoi que ce soit. J’évalue ses inconforts et ses incapacités. Où est-ce que je coince ?
~
Nombreux sont les mythes entourant l’ossature. Longtemps on a mesuré les crânes pour donner, à tort, une caution scientifique au racisme et au sexisme. Si ce n’est plus une pratique courante, d’autres mythes persistent. Il paraît qu’un corps gros est plus pardonnable s’il cache de massifs os plutôt que de la graisse, ou qu’une grosse tête est le premier signe d’une grande intelligence.
Le corps dans lequel on naît est recouvert de mythes qui nous suivent toute notre vie.
Dans les compétitions sportives féminines, c’est très apparent. Une femme robuste, musclée, poilue est facilement soupçonnée d’être un homme. Les accusations sont, depuis longtemps, si nombreuses que différentes stratégies de contrôle ont été mises en place dès le début du 20e siècle. Mise à nue, examen morphologique et gynécologique, test génétique et hormonal. Ces « tests de féminité », auxquels des athlètes féminines aux corps jugés atypiques doivent se soumettre, sont des fabulations scientifiques, qui servent à justifier des biais raciaux et de genre.
Il n’y a pas que les corps d’animaux qui sont pourvus d’une ossature. Les villes, les édifices, les institutions aussi. Le corps social a ses propres malformations.
Parfois, elles sont toutes petites, un peu anodines. Comme quand on amorce une conversation par un « comment ça va ? ». Entre intimes, la question est d’intérêt, mais dès qu’on sort de son réseau primaire, il me semble qu’elle perd souvent de son sens. C’est une question vertigineuse, dont la réponse sincère est loin d’appartenir au small talk. Si on opte, beau temps, mauvais temps, pour le machinal « ça va bien », alors on teinte la discussion d’un mensonge. Ça m’agace. Je voudrais rester à la surface des choses de manière honnête.
Dernièrement, chaque fois qu’on me demande comment ça va, je fais part aux autres de cet agacement. La majorité du temps, on prétend être d’accord avec moi, mais on n’en fait pas grand cas. On veut passer au prochain sujet.
Cet été, les choses se sont passées différemment. Une amie avec qui j’en parlais s’est mise à réfléchir avec moi. Puis, dans son quotidien, elle a expérimenté d’autres formes de salutations afin de voir ce qui en ressortirait. Et franchement, m’a-t-elle écrit quelques semaines plus tard, c’est magique. J’ai eu de belles discussions, surprenantes. « Comment se passe ta matinée ? » On lui parle d’un nouveau café. « Passé un bon dîner ? » On lui raconte un lunch décevant, mais la hâte de se rattraper au souper. « Alors, qu’est-ce qui a égayé ta journée ? » Les gens sont étonnés d’avoir à songer au highlight de leur journée. Quand on est pris·e par surprise, il n’y a plus de réponse préfabriquée possible. Il faut prendre le temps de s’arrêter, de penser à un truc simple à propos de soi qu’on a envie de partager. On trouve alors quelque chose à dire qui nous dévoile, mais juste un peu.
Il suffit de changer de position, et tout bascule. La sincérité émerge.
~
Métamorphoser les façons dont on relationne, c’est le travail d’une toute petite fourmi charpentière. Elle a l’air inoffensive quand on l’examine isolément. Mais chaque petite fourmi participe au grugeage de l’ossature d’un monde qui nous enferme.
~
Les textes sélectionnés pour le cent-quatre-vingt-quatorzième numéro m’ont tout de suite semblé dévoiler une telle ossature. Chantal Neveu capte l’effritement, mais aussi la dignité et la survie à travers des scènes de destruction : « des civils ~ au hasard ~ incendiés ~ touchés ~ par balles ~ expansives ». Stella Díaz, traduite de l’espagnol par parJustina Uribe, « ne [veut] pas / oublier les [siens] sous la terre / Ceuxqui les ont couchés là / N’ont pas résolu l’éternité ». Après la mort, il reste bien plus que des os. Confrontée à l’horreur génocidaire, Tasia Bachir se souvient de la chair – des odeurs, des goûts, des voix, des façons de s’aimer : « j’ai oublié que j’étais arabe jusqu’au jour où j’ai vu le monde laisser la palestine crever ». Le poème devient une lutte pour réintégrer son identité disséminée.
L’ossature, disais-je, force le mouvement à aller dans un certain sens. Elle nous fait bégayer, ou implorer, ou insister, ou prier, comme Gabrielle Giasson-Dulude qui cherche à se libérer en réimaginant une nouvelle danse au réel : « on pourrait on pourrait on pourrait se lever se / mouvoir on pourrait se lever se mouvoir ». « Il faut prendre le thorax par les cornes », ajoute Frédérique Marseille, « apprendre le métier / de jongleuse / inventer la roue / la traîner sur son dos ».
La structure de l’existence se fracture, et Catherine-Alexandre Briand laisse apparaître des interstices de lumière : « on me couvre de béquilles, de poutres et de clous. je dois avoir des murs, connaître le mot dedans. pourtant, une luciole s’agite entre mes côtes. » Est-ce suffisant ? Catherine Mercredi écrit : « je te souffle que la beauté / ne suffira pas si on vient à bout / de la terre ». Sauf si cette beauté, comme le révèle la poésie de Léuli Eshrāghi, s’ancre dans la terre, la langue et les rituels, selon une connexion à la nature profondément sensuelle et charnelle : « je vis grâce à l’incarnation de la mémoire viscérale ».
Isabel Corona-Charbonneau se déplace, ici, là-bas. La poète se trouve parfois, d’autres fois elle se perd :
Le sens se plie et se déplie
Mon tibia se recoud
Au narratif multipleJe bois de force une autre mémoire
Vingt ans plus tard, je recrache tout
Je me vois broyée, mentie
L’enracinement est aussi fragile pour Marise Belletête, dont les mains palpent une mémoire drapée : « vous êtes des formes / d’accidents // dans les plis des draps. »
Chez Nina Bouchard, le corps n’est pas libre comme le fleuve. Il a besoin d’un point d’ancrage : « Un petit point orange, / au milieu de la nuit, / un phare ou une maison. » Pour Maya Laoufi, il s’agit de sa grand-mère, Zohra, à qui elle demande : « Jida / dis-moi // ai-je encore le droit d’écrire / ton nom ». Quels gestes pour éviter l’effacement, quels gestes pour sauver le monde ?
« Si le souhait reste bloqué », raconte Khushi Sidhu (Vers l’avenir, 2024), « on dit qu’il ne se réalise pas / mais nous ne sommes pas des lâcheurs. »
Et nous ne lâcherons pas.
~
C’est avec plaisir que je souhaite la bienvenue à Elissa Kayal au comité critique. J’espère que vous aimerez autant que nous suivre sa voix, qui prendra de l’expansion de numéro en numéro. Elissa s’intéresse particulièrement à l’écriture de la saleté et au concept de la honte. Pour ce numéro-ci, elle vous propose une lecture fascinante de Je regarde de la porno quand je suis triste, le premier livre de Sayaka Araniva-Yanez.
L’intérim assuré par Zéa s’est terminé. Elle a levé les voiles, et remis les commandes à Dustin Ariel Segura-Suarez pour un voyage qu’on espère long, et qui sera assurément heureux. Artiste multidisciplinaire, il a travaillé auparavant pour des galeries d’art à Montréal et à Toronto; il écrit de la poésie, étudie la littérature anglaise. Il a aussi cofondé, avec Antoine Vogler, la librairie Mes Pants de Queer. Ses compétences diversifiées, ses valeurs ainsi que son caractère calme, mais déterminé sont exactement ce dont la revue a besoin pour relever les défis auxquels elle fait face à l’heure actuelle. Dustin Ariel saura consolider les acquis d’Estuaire et faire grandir la revue. Bienvenu à bord, Dustin !
Bonne dislocation,
[1] Sergio González Rodríguez, 2002.
[2] « ‘Of national importance’: Mohawk Mothers go to Supreme Court over unmarked grave search at former Montreal hospital », en ligne : https://montreal.citynews.ca/2024/10/15/mohawk-mothers-supreme-court-search/
Atelier Mille Mille