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Op. cit.¹
Karianne Trudeau Beaunoyer

À midi, une joie « expos[e] le chantier, sans honte du chantier ». On imagine ne pouvoir y entrer que vêtu·es de casques et de chaussures de sécurité, de dossards et de lunettes de protection ; on imagine des grues et du gravier, du bruit et de la poussière. Mais le chantier de Maude est plutôt fait de « tubercules », de « négligences », d’« obsessions », de « dégâts », de « fuites », d’« éventualités », de « destructions », de « plagiats », d’« arrangements », de « soustractions », de « dépossessions », de « paresses », de « soifs », d’« annulations », de « fistules », de « ratures », de « surplus ». Accompagné·e entre autres de Simone (Weil) et de son Journal d’usine, l’auteurice entreprend de penser le travail de l’écriture et l’écriture en travail – c’est-à-dire « l’écrire » – afin de réintégrer, à la suite de Monique (Wittig), læ travailleur·euse (l’écrivain·e) dans le travail littéraire.

À table !

Le texte d’À midi, une joie montre les traces de son élaboration : passages entre crochets qui se présentent comme des notes de l’auteurice à soi-même et qui læ somment tantôt de lier deux idées, tantôt d’insérer une citation ; doigts visibles qui tiennent les objets et Post-its qui dépassent des livres numérisés dans la série d’images ; prégnance des citations transformant cette « communication expérimentale[1] » en une sorte de table à laquelle les lecteurices sont invité·es à s’asseoir. Autour se trouvent déjà les autres convives de Maude – Simone (Weil), Lee (Lozano), Marguerite (Porete), Anni (Albers), Karen (Brodine), Giordano (Bruno), Hildegarde (de Bingen) et Antonin (Artaud) qui, ainsi désignés par leur prénom seulement, nous paraissent familiers. Dessus : les matériaux que l’auteurice a réunis – la liste est trop longue pour les reprendre tous, mais notons les allitération, boycott, crise mystérieuse, laitue couverte de napkins, fourmi charpentière, fuck off, méduse Turritopsis et mouche bleue de la viande, parmi mes préférés – et les outils de la pensée – nombreux, aussi, à mettre la main à la pâte. Avec le poète-archéologue Emmanuel Hocquard, Maude nous rappelle que c’est à table qu’elle écrit. Et la table, contrairement au bureau, nous oblige à travailler en commun.

Not working

On emploie un marteau, un crayon : ce sont des outils. Quand on s’emploie à, on s’applique, on met tout en œuvre pour réussir ce qu’on a entrepris de faire. On emploie aussi un·e travailleur·euse en usine : c’est de l’exploitation, puisqu’alors, pour pouvoir vivre, læ travailleur·euse poursuit un but qui n’est pas le sien ; c’est de l’aliénation. Midi, c’est l’heure de pause des ouvrier·es. Une fenêtre s’ouvre, on peut quitter son poste de travail, s’interrompre ; c’est une heure à soi qui n’est pas vendue au patronat. « À midi une joie », écrit Simone dans son Journal d’usine[2].

Midi, c’est le moment de la journée où le soleil se trouve à son point le plus haut dans le ciel. La peau des personnes atteintes du lupus érythémateux, une maladie auto-immune chronique, est sensible au soleil. « L’exposition aux rayons du soleil et même à la lumière artificielle peut causer une hausse de l’activité de la maladie. Il faut donc tenter d’éviter l’exposition au soleil pendant des périodes prolongées, particulièrement le midi, lorsque les rayons UV sont les plus puissants », explique la Société de l’arthrite du Canada. Or « [l]a participation aux différents secteurs exige qu’on tienne, sous le soleil ou sous les néons (c’est pareil) ». Mais l’engourdissement des membres, la difficulté à parler, la sensation d’étourdissement annoncent la migraine : il faudra s’étendre dans le noir.

Devant À midi, une joie, les capacités des lecteurices et de l’auteurice semblent dépassées, comme « les capacités physiques de Simone au travail » et « les capacités physiques du carnet », alors que « les notes débordent sur des pages volantes ». Dépassées au sens d’avoir eu les yeux plus grands que la panse, de ne pas être à la hauteur de l’entreprise – à la fois ce qu’on a voulu entreprendre et la compagnie qui produit des biens ou des services à caractère commercial. Il ne faut pas ici se méprendre : tant mieux si nos capacités sont dépassées, parce que « s’entretenir faible et évolutive importe ». C’est la « condition du maintien de l’attention[3] ». Lire, écrire, peut-on le faire autrement qu’en se retirant de la marche du monde[4] ? Peut-être les personnes qui souffrent de maladies chroniques sont-elles comme le grain de sable dans l’engrenage de la course à la production capitaliste. « Nos corps informes sont redoutables justement à cause de ce qu’ils sont capables de redéfinir[5] », écrit Maude dans la revue Watts.

Nouer des liens

La maladie isole. Les dysfonctionnements du corps, imprévisibles sinon pour les signes physiques qui les laissent présager, obligent à se retirer, à refuser des invitations, des projets. Pourtant, Maude se demande : « une communauté de malades est-elle possible ? » La question, répétée au fil du livre, reste sans réponse, sinon peut-être dans le choix de l’auteurice d’écrire avec les mots des autres. « Je cite, je me repose », écrit-iel, « je suis suppléant·e, j’attends moi aussi qu’on me remplace », comme si la pratique citationnelle permettait de compter sur les autres pour prendre une pause un peu. Et, de fait, Maude « porte parole » jusqu’à l’effacement du « je » : une longue série de phrases commencent par « Ai entrevu », « Ai paradoxalement accédé », « Ai aimé », « Ai lu », « Me suis adonné·e », « Ai perçu », « Qu’ai appris […] », « Ai décidé ». S’agit-il de « manifester une existence par un excès d’inexistence[6] » ? Le choix des citations et leur agencement témoignent de la subjectivité de l’auteurice pendant que leur provenance rend compte d’affinités électives et participe, peut-être, à la constitution de cette communauté recherchée. Autour de la table, les hérétiques remplissent leurs assiettes de « patates à l’eau », Lee dit « non merci, pas de poisson », Karen prend le dernier céleri, Antonin demande s’il reste du porc en tendant une napkin à sa voisine. L’hérésie est une idée qui va à l’encontre de l’opinion admise, une manière de voir, de penser ou d’agir qui est contraire aux usages. Les hérétiques sont out of order.

« Antonin a confiance que Vincent sait quelque chose. Anne a confiance que Karen sait quelque chose. [Maude a] confiance que Lisa sait quelque chose. Lisa a confiance que Simone sait quelque chose. » Karianne a confiance que Maude sait quelque chose. À midi, une joie demande aux lecteurices de faire des liens à sa place – « [c]e n’est quand même pas [s]on travail de promettre aux lecteurices la continuité » – et je me suis parfois sentie, le lisant, au bout d’une chaîne de montage, recevant les pièces détachées, devant travailler à les assembler. Si lire et lier, c’est pareil (pareil-pareil à l’oral – je lis, je lie – et pareil jusqu’au milieu – midi – à l’infinitif), là les liens sont défaits, ou pas faits, ou mal faits, au sens de faits d’une manière approximative mais surtout provisoire. La chose mal faite menace de tomber en morceaux d’un instant à l’autre, de se défaire ; elle porte en elle faiblesse et fragilité. Elle refuse la force.

À midi, une joie semble le fruit d’un patient et minutieux travail d’écriture, de consignation, de collecte d’observations, proche du bricolage. Rendue à la page 123, j’avoue qu’en lisant « [c]e texte ne tient pas de discours émotif parce qu’il est l’émotion – faut-il préciser laquelle ? », j’ai répondu, dans la marge, oui, il faut préciser laquelle parce que je ne sais pas.J’ai alors reposé le livre, fatiguée, pris une grande respiration avant d’y retourner. J’ai confiance que Maude l’a voulu ainsi, et la phrase suivante me le confirme : « Ce texte dit […] mon artisanat recommande le nœud lousse. » Alors j’entreprends de lâcher la tension dans le fil avec lequel j’essayais de faire des liens. J’embrasse « [l]e décousu des déchiffrages ». Je pense au poids des rouleaux de tissu maniés par les couturières dans les usines. Je pense à Nicolas (Boileau) qui ne savait sans doute pas tisser de linge à vaisselle. Je pense à la dentelle, dont l’existence tient à ses trous, à l’heure du lunch – le midi – qui troue l’horaire de la journée des ouvrier·es. De quoi sera-t-elle faite, cette heure ? Iels ne le savent pas encore, « et c’est à partir de cette ignorance [qu’iels] ressen[tent] sa faim », c’est-à-dire son désir, sa soif, son envie d’elle et de sa liberté, comme Maude pour la phrase qui vient, dont iel ne connaît pas encore la teneur, « ni sa respiration ni sa ponctuation ». Qu’est-ce qu’une œuvre littéraire ? Sans doute moins une œuvre qu’un ouvrage, me souffle Maude, comme on le dit de l’objet produit par le travail qu’on peut poser « parmi les autres sur la table ».