Annie Landreville
Les couteaux dans ma gorge
ne sont pas des fruits de mer
Éditions Poètes de brousse, 2024
Annie Landreville signe un cinquième[1] livre de poésie, intitulé Les couteaux dans ma gorge ne sont pas des fruits de mer. Cette image des couteaux de mer va au-delà de sa visée poétique : elle est ancrée dans le quotidien de l’autrice rimouskoise, qui a « une vue sur le fleuve » et sur tout ce qui participe de la vie du littoral, dont les couteaux de mer. Son recueil met en scène le panorama qui s’étale du parc national du Bic aux Jardins de Métis : soixante kilomètres de berges bas-laurentiennes pour interroger le paysage en mouvement, duquel fait partie son propre corps de femme.
Bien entendu, le bord du fleuve est soumis aux conséquences négatives des changements climatiques, et Landreville établit un parallèle entre la vue de ce déclin planétaire et les transformations qui s’opèrent au fil du temps dans sa chair personnelle, dans « ce corps qu’un jour je ne reconnaîtrai plus ». Elle étudie « le déplacement de[s]es rivages », « [s]es kilomètres de chair » et « l’archéologie de [s]es eaux ». Les plans géographique et anatomique du texte se font écho,et ce va-et-vient entre les deux augmente l’amplitude des poèmes.L’autrice « déplace [s]es horizons », en constatant la dégradation de ses fondations grugées par les vagues sous-marines. Mais elle affirme aussitôt : « mes enrochements tiennent le coup / je veux être la plus forte / j’absorbe les chocs / je ne plierai pas ».
Ce n’est pas que la vie n’a pas été dure… Il est même question de lutter contre une ancienne « envie de rouvrir les chairs », en réponse à des événements marquants survenus lors d’« une saison / volée à l’enfance » :
comment dire alors mon sexe
privé en public
taire ce qui a été pris
dans la paille creusée des corps
couchée sur le dos
soudain mouche morte
des spasmes attachés aux pattes
Pour maintenir la tête hors de l’eau, l’autrice « classe les souvenirs par ordre d’opacité / les douleurs par degré de transparence ». Le recueil s’organise sur les bases d’un féroce esprit de résistance, et tout est déjà en place, après les trois ou quatre premières pages. « [J]e suis de tous les soulèvements / qui font respirer les marées ».
Dans une section intitulée « OFFRANDES ET ABANDONS », le recueil aborde brièvement la volonté de « mettre en marche / le désir sidéré par un hiver trop long ». À cette occasion, les poèmes mettent en scène un « tu » (qui est possiblement celui de l’agresseur – ou alors, il s’opère un déplacement du genre projection, entre le « tu » et l’agresseur), lequel répond minimalement aux avances faites par le « je ».
Au printemps
je sais ta bouche
avide de chair
poreuse et chaude
pleine de plis où tu peux te cacher
te suspendre
t’installer
il ne reste presque plus de peau
entre toi et le désir
[///]Tes grands pas claquent
quand tu pars sans rien dire
[//]
tu es une pierre de patience
à laquelle je ne peux rien confier
À force de fermetures, l’autrice conclut : « tout ce que je t’offre / revient se jeter à mes pieds ».
Le cycle perpétuel des marées constitue la pierre angulaire d’un texte qui rejoue ses moments clés, qu’il soit question de blessures, de violences, de ruptures, de haine ou de honte, ou encore qu’il s’agisse de revenir soi-même sur les lieux du crime. « Tout ce qui quitte le rivage / revient s’y échouer ». L’autrice tente de faire du temps son allié, en se demandant : « combien de temps prendra le sable pour m’absorber / y aura-t-il assez d’air entre les grains / pour que je puisse respirer / de peaux mortes à laisser en héritage au littoral ». Elle mène son enquête intime : « je cherche / sous les débris / ce qui est mort en moi », et « je fais l’inventaire des stries / des trous toujours assoiffés // léchée deux fois par jour / gavée deux fois par jour / je classe les marées par ordre de grandeur ». La bataille pour demeurer en vie doit sans cesse être relancée, dans ce même contexte de flottement irrésolu.
Après la gadoue régurgitée
tu pourras gruger mes fondations
la mer reprendra ses glaces brisées
soignera les blessures
dans l’indécis
des lignes de flottaison
Quelquefois, les poèmes s’amusent avec la disposition graphique des vers, qui s’étalent de façon inattendue sur la page. Justifiées à gauche, à droite ou parfois au centre, les lignes de mots sont placées selon une logique inconstante (ou même occulte), qui pourrait être reliée à la prise de parole d’une voix secondaire, un peu comme si la voix principale se dédoublait. Un vocabulaire maritime passablement recherché – « jusant », « frasil », « floes », « fascines », « montaisons », « nilas », « polynies », « marnage » – ralentit la lecture, tout encréant un univers vaguement étranger ou mystérieux. Sans parler des termes spécialisés, des mots rares, des anglicismes (comme « littoraliser », « murmurations » ou « anémomorphoses »), des expressions en contenant (comme celle-ci : « le corps auxétique » – n’apparaissant pas dans les dictionnaires courants –), ou encore des québécismes comme « ventres » (qui renvoient à divers poissons de la famille des cyprinidés, dont la carpe ou le barbeau). L’autrice l’affirme elle-même : « [j]e cherche la bonne formule ».
La section sur le désir se termine dans l’éloignement, puis la disparition de ce « tu » qui ne laissera pas de traces.
Je t’éloignerai
je t’éloignerai
avec la persévérance des nuages chassés du fleuve
on te perdra dans le couchant sur tous les horizons
[…]
je te vois de moins en moins
dériveur
tu rapetisses au large
la falaise grugée par le sel
creuse ta bouche
une marée à la fois
Le désir n’aura été qu’un coup d’épée dans l’eau de la mer, dont les vagues ramènent à l’arrière-plan un décor qui s’évanouit lui-même, avec « tout ce que je nomme / dans le pli des mots ».
Parmi les « [s]tratégies pour ne pas se faire avaler par la mer » avec « [l]a lumière décomposée / [qui] se sauve dans toutes les directions / à l’approche de ma peau », ou tout simplement pour « ne pas [s]e perdre entre deux vagues », il est maintenant question de « prendre racine ailleurs », tandis que « les brins jaunis / attendent la mort de leurs racines ».
j’ai broyé les limites
jusqu’à ma disparition
jeté mes lamentations
dans le courant vif du ruisseau
elles suivront le fil des affluents
jusqu’à la mer
feront le tour du monde
à ma place
Décidée à ne pas flancher complètement, même si « le corps garde [s]es saletés en mémoire », l’autrice se promet : « je ne coulerai pas // les couteaux dans ma gorge ne sont pas des fruits de mer ».
Il est dans l’ordre des choses maritimes que le ressac se manifeste. Ainsi, tout ce qui demeure caché en dessous de la « glace pliée » – « la honte / l’agitation de la retenue / l’immergé / les spores recueillies / les œufs fertiles » ou « la colère accouchée » –, tout ça revient sur le rivage, en dépit des désirs de résilience et d’une volonté réitérée detourner la page. D’un côté : « tout tremble / dans ma carcasse vitreuse / je vais me fracasser / avec tous mes remparts », et de l’autre : « le mur de soutènement / béton armé de toutes mes humeurs en beau fusil / installé solide // les violences du ressac ne franchiront plus / les limites de ma maison ». Bref, puisque « tout travaille / d’en dessous » : « mes frontières changent / deux fois par jour // à quoi je consens / choix de survie ». L’autrice se dit « dans un purgatoire phréatique ».
Dans son ensemble, le recueil d’Annie Landreville procède d’une poésie nominale qui joue à fond la métaphore de la mer pour mieux épouser le paysage. L’écriture se déploie selon une « maïeutique aqueuse », qui permet la catharsis et la purgation de ce qui peinerait à se formuler autrement que de côté. Les poèmes suivent le mouvement d’oscillation de la mer qui avance, qui recule, puis quire commence.
[1] Les quatre recueils précédents sont : Partitions, Montréal, Éditions d’Orphée, 1993 ; Nuits malcommodes du fond d’un bar à vinyles, Rimouski, La Balconnière, 2014; Traité de poésie à l’usage des malades modernes, tiré du Cabinet deconsultation des prescriptions poétiques, Rimouski, Éditions Fond’tonne, 2019 ; et Date de péremption, Bromont, Éditions de la Grenouillère, 2019.