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Marilou Craft

turning into my own
turning on in
to my own self
at last
turning out of the
white cage, turning out of the
lady cage
turning at last
on a stem like a black fruit
in my own season
at last
[1]

Lucille Clifton, Turning

Le 8 avril 2024, une partie de l’île de la Tortue vivait une éclipse solaire totale. Pendant quelques minutes, la Lune semblait recouvrir entièrement le Soleil, manipulant la trajectoire de ses rayons pour déclencher un crépuscule prématuré en plein après-midi.

Par hasard, nous nous trouvions toutes dans l’étroite bande de territoire depuis laquelle le phénomène était pleinement visible. Sur un toit de Tiohtià:ke, Christelle était transcendée par ce rare alignement des astres. Sur un autre toit, toujours à Mooniyang, Marilou vivait la même chose. Au niveau du sol, Stéphanie observait l’obscurcissement des rues environnantes. Le paysage prenait une teinte sépia, les ombres dansaient, les chiens jappaient et les oiseaux s’envolaient, sous une chorale de clameurs ébahies. Plus loin dans l’estuaire, la pénombre était partielle, moins évidente. Quelques minutes plus tard, le jour reprenait son cours. Et pendant ce temps, de l’autre côté de l’océan, rien n’avait changé.

En astronomie, le passage d’un astre devant un autre astre se nomme transit. Ces instants d’alignement sont des occurrences cycliques dans un système comme le nôtre, où des objets gravitent dans l’orbite d’un autre corps céleste.

L’observation d’un alignement comme celui de la Lune devant le Soleil nécessite toutefois la superposition d’un troisième point, facile à oublier face à un phénomène aussi grandiose : celui du regard. En réalité, on ne fait pas qu’être témoin de la confluence de corps célestes ; on y aligne aussi son propre corps terrestre. La totalité d’une éclipse n’émeut pas seulement parce qu’elle est spectaculaire, mais parce qu’on en fait partie.

*

L’éclipse totale de 2024 sera la dernière observable en territoire montréalais de notre vivant, la prochaine survenant en 2205.

Peu après la précédente, en 1932, Maurice Duplessis prenait les rênes du Parti conservateur du Québec, puis de l’opposition officielle. Plus tard, il sera élu premier ministre de la province, puis réélu. Au cours de son second mandat, le Québec entrera dans la « Grande Noirceur », une époque que l’on opposera à la Révolution tranquille, soit le vent de changement devant rompre le cycle conservateur.

Du côté de l’Europe, le régime de Benito Mussolini célébrait les dix ans de la « révolution fasciste » représentée par son accession au pouvoir, alors que le Parti national-socialiste accroissait son nombre de sièges à l’issue de l’élection présidentielle, permettant à Adolf Hitler d’accéder d’abord au titre de chancelier du Reich, ensuite à celui de chef d’État. Pourtant, l’Europe n’avait rien vu de l’éclipse de 1932. Si elle se trouvait hors des frontières de la totalité, elle n’échappait pas pour autant au totalitarisme. De toute façon, les limites ne sont pas fixes : elles se déplacent au fil des époques et de leurs éclipses. L’ombre peut émerger là où on se trouve.

On croirait presque à une illusion d’optique, la coïncidence des courants autoritaires apparaissant comme autant de représentations d’un même potentiel de noirceur : ce dont est capable tout corps terrestre.

Par chance, quand tout s’assombrit, le cycle des jours se poursuit, éclairant nos révolutions. La nuit, la lumière ne disparait pas réellement — du moins, pas pour de bon.

Ici et ailleurs, alors et maintenant, les murs érigés finissent par s’effondrer, comme la crue se résorbe après avoir tout englouti.

*

Les plus anciennes traces écrites de phénomènes astronomiques décrivent des éclipses. Si elles nous dépassent encore aujourd’hui, elles revêtaient une dimension résolument mystique avant la révolution copernicienne. Elles étaient perçues comme des augures, des signes divins. En Mésopotamie, un motif se dégage des archives accumulées : l’occurrence d’éclipses solaires semblait coïncider avec la fin de règnes de souverains, et avec des fléaux comme des guerres et des épidémies.

L’occultation du Soleil par la Lune semble refléter l’expérience d’une noirceur terrestre assez grande pour qu’on y sombre.

C’est ce que j’aurais pu croire, là-haut, les yeux rivés au trou noir dans le ciel, entre une pandémie et la réélection d’un fasciste, pendant que les bombes et les balles continuaient de tomber en Palestine, au Soudan, au Congo, et ailleurs.

Peut-être est-ce par les ténèbres que l’on appréhende la vie, en craignant sa perte. Par cette tension, les contours des révolutions se révèlent, et nous nous mettons en mouvement.

Nos empires tremblent ; regardons plus loin, vers la lumière qui persiste.

*

En janvier 2025, des incendies ravagent la côte californienne, où le soleil brûle sans trêve depuis plusieurs mois. À Gaza, un cessez-le-feu est enfin annoncé, après plus de 460 jours d’attaques incessantes de la part des forces israéliennes, elles-mêmes soutenues par un régime impérialiste occupant l’île de la Tortue. De part et d’autre de l’Empire, on espère qu’une révolution renversera le règne de l’obscurité. Pendant ce temps, les poètes écrivent.

Les métaphores ne manquent pas pour évoquer l’impact d’un transit. Lorsqu’un cours d’eau est perturbé par une intervention comme la construction d’un barrage, son transit sédimentaire s’en trouve affecté : le courant change, les corps le suivent, le littoral se redessine. La crise climatique s’intensifie plus rapidement que la transition écologique qui la freinerait, causant des désastres environnementaux face auxquels les personnes les plus vulnérabilisées par nos sociétés sont les plus démunies. De tels changements, comme toute transition sociétale et personnelle, sont des sources de stress, voire de choc traumatique. Une perte. Un déplacement. Une rupture. Un désastre. Une mort. Même les incidents plus mineurs affligent parfois le corps, causant des symptômes physiques : une livraison retardée, une correspondance ratée, ou encore un bus qu’on attend, qu’on croit voir arriver, mais qui affiche « en transit » pour indiquer qu’il ne peut nous mener nulle part. Vers où, alors, nous dirigeons-nous?

*

Pour son numéro neuf-cent-quatre-vingt-quinze, Estuaire a invité des poètes à écrire ces courants transitoires.  

Dans le sillage de la mort, Chloé Savoie-Bernard fait face aux parasites – chenilles, araignées, regards – sans savoir lequel de leurs corps est celui qui envahit. Alexandre Morneau-Palardy « ne cache rien du vertige » non plus. Marcel Labine maudit la plaie autant que la langue, dans « l’agonie facile » de la maladie. « La lumière déjà est un désastre » pour Martine Audet qui, néanmoins, « fouille les entrailles » par le poème. « On devient un œil pour soi-même », explique Frédéric Dumont. Mélanie Landreville sent qu’elle doit « faire parler [ses] pores », tandis que Pascale Bérubé se glisse « dans la multiplication de notre reflet ». Par leurs traces, les poètes évoquent une ère lourde, glissante, comme « dans la chambre de lave » de Victor Bégin. Bien que « rien ne coulera de source » (virginie fauve), les poètes persistent : « il faudrait déflagration », écrit Dada, « faudrait renversement. »

Du côté du cahier critique, Elissa Kayal se tourne vers la « poésie de l’après-coup » de Nadine Ltaif et de Nada Sattouf pour mieux prier pour les morts, suite à l’explosion du port de Beyrouth.

Monique Deland avance également du côté de la frayeur et de la monstruosité pour en découvrir la transcendance, par sa lecture de Laurence Veilleux et de Mégane Desrosiers. Karianne Trudeau Beaunoyer, comme nombre d’entre nous, « tombe dans des trous », mais elle parvient à « garder la tête hors de l’eau » dans une lecture croisée des recueils de Catherine Lalonde et de rachel lamoureux pendant que la Terre tourne si vite, mais continue de tourner.

Nous accueillons leurs textes comme une porte défoncée dans une demeure en flammes ; leur lecture a l’effet d’un appel d’air en ces temps incertains. Là est peut-être le véritable « talisman » évoqué par Leah Horlick, dans son œuvre traduite par Maël Maréchal : quand des projections néfastes menacent notre avenir, on peut encore s’accrocher à la poésie pour que revienne le printemps.

Bonne respiration,

Marilou Craft
et le comité de rédaction