Catherine Harton
Les sutures
Éditions Poète de brousse, coll. « Enluminures », 2024
En 2014, les éditions Poètes de brousse ont créé au sein de leur maison la collection « Enluminures [qui] célèbre la rencontre entre la poésie et les arts visuels contemporains[1] ». Le troisième titre[2] de la collection vient de paraître, et il est très beau. Catherine Harton en signe les poèmes, ainsi que la douzaine de tableaux qui les accompagnent : des peintures magnifiques, à la fois atmosphériques et irréelles, à cheval sur la frontière entre le paysage et l’abstrait. Le livre s’intitule justement Les sutures.
La table des matières comporte une quarantaine d’entrées – ce qui est beaucoup. Mais en vérité, elle ne comprend que quatre mots qui se répètent (« Prologue », « Finitudes », « Altérités » et « Entropies ») et qui sont suivis d’un chiffre romain pour les distinguer. Outre les sections qui commencent et terminent le recueil (« Prologue I », « Prologue II » et « Finitudes »), le corps de la table des matières reprend douze fois la même séquence, à raison de deux sections « Altérités » pour une section « Entropies ». On a donc « Altérités » (de I à XXIV) et « Entropies » (de I à XV). Les éléments de composition sont si méthodiquement ordonnés qu’on se croirait devant une partition musicale ou une équation mathématique. On ne manquera cependant pas de voir qu’à l’intérieur de cette structure rigoureusement balisée, la poète s’éclate.
Les deux premiers poèmes du recueil (« Prologue I » et « Prologue II ») instaurent un climat intrigant. Harton y raconte un cauchemar récurrent, où des « médecins à bec d’oiseau » s’affairent entre les statues de divinités orientales incitant à la prière. Tous les moyens sont bons pour éviter « l’extinction », et la récitation de mantras en fait partie : « nous répétons devi mata[3] […] devi mata ne pas périr ». Dans ce carré de sable atemporel où se rencontrent les arts de la momification pratiqués en Égypte antique, les cycles mythologiques (de création et de dissolution) de l’Inde immémoriale et les recettes magiques de l’alchimie médiévale européenne, Harton nous plonge dans l’antériorité d’un monde primordial, où les divergences sont conciliées. Suturées.
On ne sait presque rien de la maladie qui est à l’origine de tout ce brouhaha, si ce n’est qu’elle est « un poison qui fait gonfler les pages de la laideur humaine ». Il s’agit sans doute d’un mal aussi vieux que le monde. Au milieu des gibiers et de leurs « os pour la guérison », on mise tout sur la confection d’un remède : « la thériaque et ses composantes étranges / miel vipère de tout son long myrrhe opium / quelqu’un quelque part fait le même rêve et supplie / de nous garder ». En attendant le retour à la santé, « partout des corps clignotent », comme s’ils avaient la fragilité, l’instabilité et la fugacité d’une allumette lancée au hasard entre la vie et la mort.
Poèmes et peintures[4] sont pareillement nimbés de mystère. Harton est une artiste complète, et complexe. Son écriture est truffée de symboles qui sont tout sauf universels – mises à part les références aux déités du prologue qui servent à bien placer les choses dès le début. Lire un poème de Harton, c’est comme voyager sans guide dans le labyrinthe d’une tête dont on n’a pas la clé. Et quelle écriture spectaculaire !
Altérités I
Je patiente un lys à la main
l’être en vrille tout est parti
je me dépeuple avec les tissus de l’autre
en moi mille villes étrangères sont secouées
détruites puis reconstruites
à coup de maquillage blanc ce que j’étais ailleurs
les cuites le raisin et le soleil de velours
je deviens autre un tesson une falaise
fille de sang de plancton de dionée
je porte l’épaule des fous
la foule aux fuseaux
je sais comment se déciment les plus petites colonies
là où le squelette n’a plus de sursaut
je recrache les politiques à coups de collier
[///]
Altérités II
Je vis les éléments par secousses
et réverbérations je puise
dans les rivières toutes mes fragilités
je recompose des lucioles
à tes bras l’or d’une science
le gisement de tout un délire
celui de ne plus s’appartenir
je remue l’électricité
de nos sutures lorsque la collectivité
et les cendres ne suffisent plus
On devine vaguement un contexte de séparation, d’où l’idée centrale de sutures. À noter que le choix du mot « suture » est important, dans la mesure où les sutures sont différentes des cicatrices. Ces dernières montrent l’état stabilisé d’une plaie maintenant guérie, tout en continuant d’exhiber les traces de la blessure, à travers certaines irrégularités dans la texture du tissu humain. Les sutures, quant à elles, rapprochent et réunissent deux différents pans de matière – le plus souvent des tissus mous comme la peau ou les tendons. En optant pour le mot sutures, Harton vient témoigner de la double réalité des parties qui sont à la fois séparées et réunies : « défunts dans les draps de l’un de l’autre / et des veines partout ».
Le recueil multiplie lui-même les sutures, en alternant entre deux types de sections, qui ont chacune leur angle propre. Les sections « Altérités » sont centrées sur le rétrécissement de la vie du « je » et son effondrement.
je triche sur le violet de mes cernes
mes paupières rapetissent
lorsque j’esquisse des catastrophes naturelles
le sang pulse
et les dialectes tombent comme le verre
je ne parle plus
je ramasse des éclats
Les sections « Entropies » décrivent elles aussi l’état des lieux d’une relation qui se défait, mais, cette fois, au « nous ».
nous comptons les fioles et les degrés de pollution
derrière les vitres une partie de nos délires
pour ne plus feindre l’activité cardiaque
nous attendons d’expirer des forêts
une partie de ses morts
juste pour voir jusqu’où ira
toute cette limaille
Si le détail du propos demeure généralement énigmatique, une partie du poème « Altérités VI » expose clairement pour sa part la douleur liée au deuil, à la perte et au manque.
j’ai fait mes calculs
mon deuil à partir de la cuisse
lorsqu’on ouvre un cerf
des figures de la même encre
je sais que je ne reviendrai pas de tout ce sang
une partie de toi
ton cœur au khôl je crois
Il est beaucoup question de gibiers, dans ce recueil. Des carcasses d’animaux morts dont « on ouvre en deux l’abdomen », comme pour se donner une occasion de « cherche[r] l’espace négatif en [s]oi / ce qui s’imprime à l’envers des vanités et du désir ». On ne trouve pas nécessairement ce qu’on cherche, et peut-être vaudrait-il mieux « laisser pourrir les bois » au-dessus des « abandons les débris de cervelles », dans l’indécision. Ces images un peu lugubres disent très certainement la fin de ce qui a existé. Toutefois, elles disent aussi le cycle des transformations et renouvellements des phénomènes qui s’opèrent entre un état et le suivant. C’est là le véritable thème du recueil, et ce qui lui confère son insaisissabilité.
je suis brûlée de pleurs
j’en fais du quartz
sur des feuilles de tabac
je traduis des histoires de pertes
des histoires où je porte au ventre
la pharmacopée qui me lie à l’autre
Rien n’est certain. La séparation non plus. Il y a « une fin du monde [qui] s’agrippe à nos vertèbres / la myrrhe pour les calculs de résistance ». La myrrhe étant une résine aromatique (proche de l’encens) jadis utilisée dans les préparations destinées à l’embaumement des cadavres, on peut en déduire que quelque chose s’oppose à la fermeture irrévocable des dossiers…
je tente de garder notre gabarit intact
nous donner un matériau puissant
où aligner nos blessures pour l’amour
et moi un à un me délester de mes chablis
[///]
tu me montres comment percer à jour l’antilope
comment remonter le fil des sutures
comment soigner sans le formol et les aiguilles
se fomentent alors dans nos veines de petits papillons
Du premier au dernier mot de ce recueil splendide, on demeure dans l’indéfini pluriel de l’art poétique. Un modèle du genre !
[1] Selon la description qu’en fait la maison.
[2] Les deux premiers titres étaient de Jean-Philippe Bergeron (en 2014), puis d’Emmanuel Simard (en 2019).
[3] Dans le panthéon hindou, Devi mata est associée à la déesse-mère, créatrice de l’univers. Tandis qu’Horus – puisqu’il est question de « médecins à bec d’oiseau » – est l’un des plus anciens dieux d’Égypte, chargé de gouverner le ciel et le soleil. Il est aussi un guérisseur exorciste qui éloigne les mauvais esprits.
[4] Les peintures de Harton sont souvent faites à partir de médias mixtes. Comme les poèmes.