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Les fantômes n’ont pas plus de village que de sillage
Karianne Trudeau Beaunoyer

« Fantomatique, oui, j’ai été élevée ainsi », confie Laurence Gagné dans les premières pages de son essai poétique S’évincer : écriture et démantèlement paru dans la collection « Chemins de traverse » des Éditions du Noroît. Quittant sa Gaspésie natale pour aller vivre à Montréal, peut-être lui a-t-il fallu comme un fantôme apparaître sous une autre apparence. Mais être élevée fantomatique, est-ce vivre depuis toujours dans une sorte de transparence, la transparence decelleux qui se montrent honnêtes ou vulnérables ? La transparence de celleux à travers qui on peut passer la main comme s’iels n’étaient pas vraiment là, comme s’iels avaient été chassé·es de ce monde,comme s’iels en avaient été évincé·es ? Ou qu’iels s’en étaient elleux-mêmes évincé·es ?

Au fil d’une série de chapitres très courts, la poète tourne autour dela question de l’éviction, annoncée par le titre, entraînant à sa suite celle, inévitable, de la précarité. Une certaine prégnance du manque traverse les pages; un manque qui ne se manifeste pas tant par le désir de ce qu’on n’a pas que par ce qui « n’a pas lieu », comme l’indique le titre du deuxième chapitre, ou encore, à une préposition près dont je me permets l’ajout, « n’a pas de lieu ». Laurence Gagné parle de ces événements qui nous hantent ou hantent les lieux qu’on arpente ; pour elle, c’est entre autres la grève de 2012, terminée quand elle s’installe à Montréal. Les grévistes – dont j’étais – ont déserté les rues, desquelles iels ont été évincé·es à coup de poivre de cayenne et de matraque, de fausses promesses et d’entêtement du gouvernement. L’autrice me semble persister malgré tout dans sa foi en cette grève, m’obligeant à inspecter celle que j’ai l’impression d’avoir perdue, moi, alors étudiante de première génération qui venait d’entrer à l’université. « La grève est un réaménagement de la subjectivité, un accès à de nouvelles potentialités », écrit-elle. Douze ans plus tard, je ne sais trop ce qui reste de ces potentialités nouvelles,sinon la peur au ventre quand je me joins à une manifestation et l’idée que l’engagement passe par de petits gestes posés autour de soi plutôt que dans le désir de faire bouger les structures. Je m’enveux bien sûr et je soupçonne d’avoir tort de penser ça, je sais la menace qui plane sur moi, celle d’un nihilisme que l’ardeur de mes vingt ans aurait chassé en descendant dans la rue, mais je ne sais plus comment m’y prendre autrement dans un monde aux politiques aberrantes qui exigent de nous une insurrection permanente et une vigilance constante pour ne rien laisser passer de ce qu’on essaie de nous enfoncer dans la gorge.

Il y a celleux qui possèdent un trousseau bien garni et celleux qui doivent rendre leurs clés à la fin de leur bai

Laurence Gagné dessine une spatialité urbaine capitaliste, dans son essai, et nous demande: comment habiter l’espace ? Elle nous fait aussi nous demander : comment l’occuper autrement ? Toustes n’ont pas les clés qui permettraient de se sentir chez soi dans le monde, comme le groupe d’ami·es qu’elle rencontre devant Concordia et quiest composé d’enfants de bonne famille :

Ils possèdent chaque clé, arrivant à parler de tout avec tout le monde, jouant aux riches avec les riches, aux prolos avec les prolos – les gens de la haute peuvent cela. Arrivé·es en même temps que moi il y a quelques jours seulement, Clem et ses ami·es ont l’air d’avoir acheté le quartier

Celleux qui n’ont pas les moyens d’acheter le quartier restent locataires, au sens propre comme au figuré, ces personnes qui, bien que majoritaires dans la ville, sont appelées « à [se] percevoir comme une anomaliedans le système urbain ». Avec Dalie Giroux, la poètenous rappelle que

[les] locataires, dans cette vision du monde, sont des gens dont la situation est soit temporaire (ce sont des étudiant·es, des gens de passage, des jeunes travailleur·euses, qui triment dur pour atteindre le Graal du cash down), soit pathologique (ce sont des gens qui, pour différentes raisons, n’ont pas les « moyens » de la propriété[1]) ; […]

Les locataires, comme les fantômes, se tiennent dans l’entre-deux. Et jusque dans sa forme, il me semble que le livre embrasse le flottement de qui s’assoit entre deux chaises. Le projet, d’abord paru comme mémoire de maîtrise, embrasse tout à la fois la poésie, le récitet l’essai tantôt personnel, tantôt encore assujetti à son formatage universitaire.

Une parole destinée

Entreprenant de distinguer dominant·es et dominé·es, se situant selon les circonstances dans l’un puis l’autre de ces groupes, la poète ne manque pas de rappeler que la parole n’est pas également partagée, et que certaines conditions la facilitent plus que d’autres.

Le livre s’ouvre sur une adresse. Le titre du premier chapitre, « À vous », s’explique par la nécessité d’un auditoire, pour la poète, afin de réussir à écrire : « Le regard des autres me force à aller au bout de mes idées, à être articulée, convaincante. Ma pensée profonde n’existe que dans ce rapport intensifié à la réception. » L’adresse – et je ne peux m’empêcher de penser aussi à l’adresse postale, désignant ce lieu où l’on vit, lorsqu’on a la chance d’en avoir un – permet de situer la voix de la poète et de la mettre en relation avec l’extérieur. Cette voix s’élève moins dans l’air que dans l’écriture, « espace mitoyen », dit-elle, qui lui permet de « [trouver] refuge dans les signes ». En tête du chapitre final, la formule « Bien à vous » évoque quant à elle la signature d’une lettre en même temps qu’elle rappelle l’adresse liminaire, et nous fait refermer le livre comme on replie une lettre reçue d’une amie pour la remettre dans son enveloppe et la ranger précieusement.

Cette connivence, Laurence Gagné la problématise à même son livre lorsqu’elle parle de la chambre d’écho qui se crée parfois dans nos cercles : « Dans les cours de création à l’université, nous sommes entouré·es de gens qui comprennent à peu près ce que l’on veut dire, ou qui font semblant. Il est difficile de s’extirper de cette manière de créer, on ne sait plus du tout ce qui est intelligible hors de nos cercles. » Je ne sais pas si S’évincer réussit tout à fait à interpeller qui ne saurait pas déjà un peu de quoi il en retourne, mais la poète y réitère du moins le souhait d’une hospitalité plus généralisée, d’une écriture accueillante,même si elle dit ne pas pour autant « réellement [savoir] en quoi consiste un texte accueillant ». Si j’ai eu l’impression que ces considérations sur la réception relevaient de la captatio benevolentiae – une technique oratoire cherchant à attirer les bonnes grâces de l’auditoire –, elles permettent néanmoins d’amplifier la vulnérabilité de la poète et de montrer son propre besoin de l’accueil des autres. Ce besoin, après tout, est l’un des premiers principes de notre existence, rappelle-t-elle en se référant à la notion d’hospitalisme : une condition dépressive sévère dont peut souffrir jusqu’à en mourir le bébé naissant avec qui l’on ne créerait pas de lien affectif. Les livres n’ont pas la peau douce des bébés ; ils ont des arêtes tranchantes plutôt que des plis moelleux. Si on ne peut pas les prendre dans ses bras comme le corps d’un enfant, on peut en revanche les serrer contre son cœur, et avec les pouces et les index tenant les première et quatrième de couverture, leur offrir la tendresse qu’ils appellent de leurs vœux.

Dehors, dedans

J’ai sans doute été le plus enthousiasmée par les fragments du livre de Laurence Gagné lorsque je les sentais au plus près de ce qu’on devine être une écriture incarnée – moins au sens du corps que de la fragilité qui vient avec le fait d’en avoir un. Sinon, les réflexions plus théoriques, où l’on sent peut-être davantage l’exercice scolaire qu’une voix souveraine qui s’autorise pleinement à penser et à parler[2], me tenaient à distance, même dans un chapitre pourtant intitulé « Je m’approche ». L’explication me semble prendre le dessus de la syntaxe : ainsi l’autrice précise qu’elle « lie les dispositifs ironiques à la forme de présence fantomatique dont [elle a] parlé plus tôt », que « [l]’ironie témoigne dans [ses] textes d’un réflexe de facilité, d’une résistance à [se] laisser apparaître », qu’« [u]ne telle poétique découle peut-être des questions de précarité intime qui [l]’intéressent, la mise à distance étant forcément liée à la peur de tout élan que le capitalisme a introduite en nous ». J’aurais aimé les voir mises en actes, cette ironie, cette résistance, cette poétique, les deviner comme on sentirait une présence spectrale tapie entre les lignes. J’aurais voulu qu’on me laisse le plaisir de l’inférence. Peut-être certaines ruptures de ton ne permettent-elles pas au texte de pratiquer l’hospitalité désirée: des termes comme gestalt exigent des lecteur·ices une familiarité préalable avec un concept qui, n’étant pas explicité, n’arrive pas tout à fait à lui parler.

Toutefois, quand il est question du travail de la poète qui a lieu partout, qui ne demande pas de lieu sinon une présence, les réflexions métadiscursives ont quelque chose de plus franc. Quand l’autrice, au sortir de son shift au restaurant, nous dit que « [sa] soumission aux syntaxes inaudibles du poème [la soulage] », on se sent achever une soirée de travail dans un lieu bruyant, ouvrir un cahier, et soupirer de soulagement avec elle. C’est moins à la facilité du poème que cède la poète fatiguée qu’à l’attrait d’un langage autre. Le poème habite l’évincée même si elle, elle flotte entre les lieux et ne se sent pleinement habiter nulle part.

Laurence Gagné me rappelle que le fantôme n’est pas seulement trouble, troublant et importun, mais qu’il « accueille [aussi] volontiers en [lui] un certain degré de conformité » : « Étant blanche, cis,et sans handicap physique, il m’est permis de passer inaperçue dans plusieurs situations sociales. L’invisibilité choisie est une posture qui repose sur le privilège. Je répète le mot fantôme car j’en ai le loisir. » Un fantôme peut attirer les regards et déranger celleux qui les posent sur lui autant qu’il peut passer inaperçu. « Je me tiens souvent entre la participation au monde et le retrait, échouant à répondre à des attentes sociales sans toutefois les esquiver », écrit encore la poète. Et on sent là toute l’ambivalence de la transfuge de classe, toute l’indécision que porte ce livre, entre le désir de dire et l’inclination à demander pardon pour le choix d’un mot qui ne serait peut-être pas exactement comme il faut.