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L’eau qui dort
Karianne Trudeau Beaunoyer

À Anvers, au musée Plantin-Moretus consacré à l’imprimerie, un écriteau indique : « La lumière : l’ennemie no°1 du papier ». Je poste sur Instagram une photo du cartel qui précise que « [d]ans cette maison, tous les volets sont fermés, les rideaux tirés et la lumière tamisée » pour empêcher le soleil de pénétrer et pour protéger de la détérioration les couleurs de l’encre. Roseline Lambert réagit par un cœur. Je souris de connivence. Spécialiste des volets fermés et de la lumière – elle a soutenu en 2021 une thèse en recherche-création qui propose une ethnographie de l’expérience de l’agoraphobie en Norvège en même temps que des poèmes sur l’état de la lumière dans ce pays nordique –, sans doute n’est-elle pas sans savoir ce que peut la lumière : montrer, dévoiler, mais aussi aveugler, abimer, détruire. Lac noir, son plus récent livre[1], raconte « l’histoire d’une poète anthropologue québécoise qui parcourt l’Europe à la recherche des lumières cassées et de sa place dans le monde ». Je n’ai pour ma part rien d’une grande voyageuse, mais je suis en résidence d’écriture à l’étranger lorsque je choisis le recueil de Roseline pour ma critique dans ce numéro d’Estuaire, et j’aime à croire que ce désir de voyager et de plonger dans l’ailleurs qui habite la poète et qui traverse son travailn’est pas étranger à l’appel qu’a semblé me lancer son livre.

METTRE EN LUMIÈRE LES CHOSES CACHÉES

C’est la lumière qui impressionne la pellicule photographique pour que jaillissent les images. Les photos, avec leur cadrage restreint, la préméditation de leur prise de vue, nous montrent souvent ce qu’on n’aurait pas vu autrement, ou en tout cas pas de la même façon. Et encore faut-il à notre tour porter une attention semblable à celle que porte le ou la photographe : j’ai lu Lac noir plusieurs fois, vu passerson visuel sur les réseaux sociaux à de nombreuses reprises, avant de remarquer, sur l’image de la couverture, le petit oiseau posé sur la chaussure. Peut-être le système des mots en gris pâle dans le livre de Roseline Lambert opère-t-il une mise en relief semblable à celle d’une photographie qui nous dit : « Regardez ici ! » Ces mots fonctionnent néanmoins en négatif, attirant l’attention sur ce que la poète n’a pas vu – le lac Lutanjärvi, puisque « le chemin [était] trop glacé pours’y rendre » – ou sur ce qu’elle « ne veu[t] pas écrire » : « voici ma blessure », par exemple. L’effacement qui pourrait être induit par une typographie plus pâle que le reste des caractères agit plutôt comme une sorte de figure d’insistance, un procédé qui tend à laisser croire que ces quelques vocables choisis possèdent un surcroît de sens.

Si certains procédés formels me semblent à d’autres endroits un peu trop appuyés – dans le vers « Effacer / le motici », la biffure sur « ici » ne devient-elle pas pléonastique ? les lettres qui forment le mot « collapsed » et qui tombent elles aussi, sur la page, alors qu’un amant s’effondre à l’aéroport avant de plonger dans un long coma, ne nous distraient-elles pas du choc qui secoue la narratrice plus qu’elles ne l’amplifient ? –, l’aspect explicite de la manipulation formelle tenant à distance tout affect, le rapport texte-image, qui repose pourtant lui aussi sur cette explicitation, est sans doute à cet égard plus inventif. « [J]e capture le ciel dans de petits carrés », lit-on avant que, sur la page suivante, apparaissent précisément deux carrés superposés : des sortes de vues d’une fenêtre givrée ou embuée – à moins que ce ne soit l’obturateur qui l’ait été – où l’on aperçoit des arbres, une maisonnette, la tôle d’un mur. Le ciel, on ne le voit pas, en tout cas pas comme on voit les silhouettes qui s’y dessinent ; sur les images en noir et blanc, le ciel ne se laisse deviner que comme un arrière-plan grisâtre. La notice à la fin du livre nous informe qu’il s’agit d’images d’archives anonymes et non datées issues de la collection du Pyhälahden valokuvaamomuseo à Lapua en Finlande. La poète ajoute : « Les portraits anonymes abîmés provenant de cette collectionont été déformés par l’eau et la moisissure et dateraient des années 1900 à 1930. Je peux les imaginer dans une boîte dans une grange durant des décennies, avant qu’ils soient récupérés par le musée et qu’ils se recomposent dans mon livre. » Je repense au vers que j’ai lu au tout début – « notre tracé s’embrouille » – et aux dessins que les années et les éléments ont ajoutés aux photographies, floutant les contours des visages représentés. Je repense à la lumière bannie de la maison de la famille Plantin-Moretus afin de conserver le patrimoine.

COORDONNÉES DE L’ORIGINE

Les photographies sont en noir et blanc, comme les printemps et les hivers qui découpent le livre en une succession de moments imprégnés de clarté ou de pénombre : dans Lac noir, la poète vit un hiver noir, un hiver blanc, un printemps blanc, un printemps noir. Autour du 60e parallèle[2], où sont composés la plupart des poèmes, existentces phénomènes de jour ou de nuit polaires où le soleil ne se couche ou ne se lève pas. C’est encore une affaire de lumière, une question d’en avoir trop ou pas assez : « Une femme écrit la première partie du printemps / est noire ici les gens ont envie de mourir ».

Chaque partie du livre se termine sur la liste des coordonnées qui donnent leurs titres aux poèmes de la partie ; les noms des lieux parcourus ou visités – « Gare des larmes », « Quai du lendemain », « Parc où les éoliennes se touchent », « Lieu du rendez-vous en nulle part », « Pont infini du doute », « Village de la fuite », « Lac au nom perdu » – ont quelque chose, eux-mêmes, du poème quand on y regarde de plus près. Parmi ces lieux, il y a le « lac noir originel », traduction poétique de Black Lake, un secteur de la ville de Thetford Mines où est née en 1920 la grand-mère de la poète, Béatrice Giguère, à la mémoire de laquelle le livre est dédié.

Lac noir interroge, en filigrane, ce qu’on reçoit des générations précédentes et ce qu’on refuse d’emporter dans ses bagages. Fil rouge du livre de Roseline Lambert, l’héritage matrilinéaire semble donner son impulsion aux désirs de partir de la poète qui, encouragée parla grand-mère et pour ne pas faire comme elle, « happe ces trains [qu’elle n’a] pas su prendre », « libère [sa] lignée de cette maison de ces enfants / de cette église [qu’elle porte] sur [son] dos ». La citation d’Edith Södergran en épigraphe pose déjà la question du déplacement et de ce qui se tisse malgré ou grâce à lui : « À pied / j’ai erré à travers les systèmes solaires / avant de trouver le premier fil de ma robe rouge ». Poète finlandaise d’expression suédoise, la présence de Södergran en exergue place le livre sous le signe de la nordicité et de ces vies de femmes empêchées, pendant que Roseline Lambert, elle, « attache un fil à une toute petite roche ». Une roche si petite qu’elle n’empêche pas la poète de tirer sur le fil lors de son prochain départ ?

LINÉAMENTS DES RENCONTRES ET DES DÉPARTS

Lac noir dresse aussi une sorte de cartographie amoureuse. S’y côtoient la domination masculine, la fulgurance des amours qui rendent vivantes plutôt que noyées, prisonnières des eaux troubles, la douceur du compagnonnage, l’angoisse de la perte. Dans la première partie du livre, il y a quelque chose d’animal dans les rencontres avec des amants décrites par la poète – elles lui font pousser « de nouvelles griffes » ou « [perdre sa] fourrure ». Ce sont des rencontres empreintes d’une certaine violence. Ces altercations sont suivies d’une série de poèmes truffés de négations : « il n’y a plus » alors, pour la poète, d’« image claire », de « respiration », de « grâce », de « foyer », de « ligne », de « marée basse », etc., et presque tous les mots d’un poème, page 27, s’effacent. Plus loin, après « L’intermède pour laisse rentrer les oiseaux », les rapports avec les hommes semblent pacifiés. Lorsque la poète s’emballe à la rencontre d’un « jumeau météore » à qui elle « écri[t] des lettres aux couleurs d’eau / avec des morceaux de ciel et des chevaux », la voix de la grand-mère, « qui remonte d’un siècle de persévérance », la met toutefois en garde, lui murmure : « méfie-toi ne t’élance / pas Icare ». Elle pourrait se brûler les ailes sur le soleil infatigable du jour polaire. La menace de la mort rôde autour de Solkatt – un amant important ? – durant les semaines que dure son coma. La disparition est toujours à envisager, jusqu’à la destruction de l’identité personnelle et de l’autonomie qu’altèrent certaines relations qui nous maintiennent à demeure.

Chez Roseline Lambert, on se lie comme le feraient des oiseaux échoués ensemble sur une île découverte par hasard : le temps d’une escale, avant de repartir vers de nouveaux horizons. Personne ne s’en aime moins, ni mieux, ni plus mal. C’est un amour qui permet à la fois de s’imaginer vivant en nomade sur un « bateau » et rentrant au bercail pour voir sa grand-mère. Or, il n’y a pas d’eau pour accueillir ce bateau à Black Lake : le lac noir est aujourd’hui asséché artificiellement. Ne reste que l’eau turquoise au fond de la carrière, vestige des exploitations d’amiante.

Le proverbe « il n’est pire eau que l’eau qui dort », ou encore celui qui nous intime de nous « méfier de l’eau qui dort », viendrait de la sagesse populaire selon laquelle il est possible de se noyer même dans une eau calme. Précisément parce qu’elle paraît sans danger, on ne s’en méfie pas. L’expression signale des périls secrets et des choses qui se révèlent après avoir été cachées. Elle me semble aussi renvoyer à la capacité de métamorphose des choses : comme la lumière qui, heurtant le prisme, se transforme en arc-en-ciel de couleurs, le lac noir se transforme en eau turquoise, les photographies deviennent rongées par la moisissure, la vie des femmes change d’une génération à une autre.