rachel lamoureux
Le plancher des vaches
Le Quartanier, 2024
Catherine Lalonde
Trous
Le Quartanier, 2024
Souvent, je tombe dans des trous. C’est comme ça que j’appelle, en riant, ces moments où je ne vais pas très bien, où je me terre un peu plus que d’habitude, où je ne parviens pas, ainsi que le dit l’expression, à garder la tête hors de l’eau. L’eau, dans les trous où je tombe, est un peu fangeuse, un peu boueuse. Le trou, lui, pas net non plus, souvent creusé de mes propres mains. L’entreprise me laisse les ongles noircis, le corps courbaturé. De mon trou, si j’ai de la chance, je regarde le ciel et j’attends que l’orage passe ; mais il arrive aussi que je me sois enfoncée si loin que, pour en sortir, il faille trouver un autre chemin que celui par lequel je me suis ramassée là. Je rencontre taupes et blaireaux qui m’enseignent les rudiments du monde souterrain. Je m’assure de secouer la terre de mes vêtements quand je remonte à la surface. Ni vue ni connue.
Ça se produit le plus souvent après avoir passé beaucoup de temps très haut dans les airs, à brasser méninges et idées. Après une période d’activité intellectuelle intense, menée comme si ma vie en dépendait (ma vie en dépend), oups, je m’enfarge dans un nuage. À trop vouloir « gagne[r] [m]on ciel », écrit rachel lamoureux, moi aussi je regagne aussitôt « le plancher des vaches » – et même le sous-sol des pâquerettes. Mais rachel est de celles qui participent à m’apprendre à aimer les « poèmes faibles » :
un poème atrophié
aux os cassants
au teint blafard
un poème voûté
flemmard d’avoir la flemme
Quand la date de remise de cette critique au comité d’Estuaire est arrivée cet automne, j’y étais, au fond de mon trou, pensant que je n’avais plus la force de rien et encore moins d’écrire, me sentant moi aussi cassante, blafarde, voûtée, flemmarde. Je croyais qu’« il n’y a[vait] nulle part où aller », mais grâce à ces vers de rachel, je me suis souvenue que je pouvais « [être] dans la page comme dans mon trou ».
Deuxième livre de l’autrice, Le plancher des vaches a voulu être un journal d’analyse, et en cours de route il est devenu un journal intime, puis des poèmes épars rassemblés pour en faire un recueil à l’écriture ciselée, précise. Mais il ne faut pas se méprendre : tant mieux si on devient autre chose que ce qu’on était ou qu’on voulait être, particulièrement quand on ne l’a pas désespérément cherché, quand ça arrive presque par accident, ou par négligence. Voici le trou – la blessure, la plaie qui, depuis l’enfance, ne s’est jamais refermée –, et si j’y mettais le doigt ? Et rachel y a enfoncé le bras jusqu’au coude sans peur de la purulence.
Dans mon trou, je reprends des forces. Mon corps remue imperceptiblement. J’essaie de faire onduler mes os rompus de fatigue – une fatigue qui me paraît illégitime –, moi qui ai le privilège de penser le cul assis sur sa chaise et la tête dans les nuages. Je bouge les lèvres et seul le babil d’une enfant qui sait des choses qu’elle n’a pas apprises les traverse. J’emprunte, pour réapprendre à parler malgré ma bouche pleine de la terre de mon trou, la méthode de la poète Catherine Lalonde dans son plus récent recueil : comptines ressassées, fragments captés au hasard, paroles lues et entendues, avalées puis régurgitées. Recueil profondément anaphorique, Trous laisse libre cours à ce qui sort de la bouche quand on desserre les dents qui filtraient la parole et entre lesquelles ne se glissait qu’une infime partie de ce qui traversait la tête avant qu’on la perde. Ce n’est pas exactement pareil à ce qui se passe dans le bureau de la psy pour rachel, où le passé est invité à faire retour dans le présent pendant « quarante-six séances / à raison de deux visites par semaine / pendant neuf mois », mais ça repose aussi sur une répétition, pour ne pas dire un acharnement : « Écoute. », « Écoute. », « J’ai / moi / toi encore », « Dans tête / j’ai trous », « Écoute. », « J’ai trous », dit Catherine.
Le jeu du je
On ne peut éluder la dimension formelle de Trous : cascade de vers qui dévalent sur la page, trou poinçonné au milieu du livre, trou à l’encre noire un peu plus loin, mécanique à la fois hyper huilée et considérablement dégingandée de la syntaxe des vers. Le lyrisme, annoncé par la quatrième de couverture, est moins celui d’un sujet – lyrique – que d’une voix devenue pure instance d’énonciation. Pas de corps, dans Trous, sinon morcelé, tronqué, troué, précisément, de trous desquels s’échappent les mots. Personne ne parle : c’est-à-dire pas une personne, aucune personne, ou bien quiconque, qui que ce soit. À moins qu’il ne s’agisse de pas encore une personne ? Le je interroge d’emblée son identité grammaticale :
Quand ici je dis
qui parle à qui ?
Qui est je
qui te meut
et qui est celle qui bée ?
Ça bée : comme la bouche, bien sûr, de l’air béat du bébé, mais c’est pareil pour tout ce qui est grand ouvert et gobe sur son passage des voyelles, les lettres de certains mots. Les trous (noirs) déforment le « space-temps » et avalent aussi les déterminants. Ils font advenir des sens nouveaux : « avec le temps avec des trous / parabole est devenue le mot parole ».
Chercher (à) le dire
En dressant l’inventaire des trous et en trouant la page, les poèmes de Catherine font de la régression vers une syntaxe infantile la condition de possibilité de la parole, espérant, peut-être, échapper à l’injonction à la communication. Les poètes préfèrent l’expression : « juste dire respire / et voir de là pneuma se lever ». « [C]’est une ambition simple », poursuit Catherine, et cette simplicité qu’elle m’annonce me donne envie de plonger ma main dans le trou de ma bouche pour voir ce que je pourrais toucher, derrière l’humus qui m’empêche de parler, du bout des doigts; ce qui pourrait en sortir. Le bêlement d’une chèvre de montagne? Les phonèmes réjouissants à dire de « pire pipis » ? Ou de me laisser aller aux erreurs d’interprétation avec rachel quand elle lit, par exemple, « saint homme » dans le sinthome dont parle Lacan alors qu’il faudrait y lire « symptôme » ? Aux glissements de terrain, d’« à vau-l’eau » à « avale l’eau », à « avalanche » ?
Or, que faire de l’expression qui cherche (désespérément ?) à dire quelque chose et peut-être précisément ce qui ne se dit pas ? Par la psychanalyse, rachel interroge un rapport au monde originaire, celui d’une enfant en quête d’« une figure / à qui confier [s]a détresse » et qui ne trouve personne pour lui répondre. Alors elle « bricole [s]a survie », « cultive le réflexe de la fuite / comme une marque de respect envers [s]oi-même », « sa solitude comme une version douce de la violence ». Devant le miroir, elle vit avec la culpabilité d’être soi – et sans doute avec le désir de s’en défaire en la nommant. Ce qu’il y aurait eu à dire n’a pas pu être entendu. Qui écoute vraiment ce qu’ont à dire les enfants, de toute façon ?
Les oubliettes
J’imagine que dans tous les foyers de toutes les familles, il y a, comme dans les châteaux médiévaux selon les légendes, une fosse couverte d’une trappe basculante, appelée « oubliettes », où l’on fait tomber celleux dont on veut se débarrasser. Les enfants, dès qu’iels sont libres de circuler seul·es dans l’espace, dès qu’iels échappent au sein et à la symbiose, sont susceptibles d’y tomber. Parfois ce sont les parents qui les y poussent. Parfois un frère, une sœur, un grand-père, un oncle, une grand-mère, une tante, un·e cousin·e. Parfois, personne ne regardait, et l’enfant a couru là où il ne fallait pas, puis a disparu. Parfois, au contraire, c’est parce que l’on scrutait sans arrêt l’enfant qu’iel s’y est jeté·e : « l’insupportable est là / dans l’œil de l’autre », avertit rachel. Le plancher des vaches et Trous me permettent d’imaginer que l’enfant tombé·e dans les oubliettes cultive une langue fertile dont les sons et le sens percent la terre battue. Qu’iel survivra en se nourrissant des fruits de cette langue. Qu’iel y trouvera les mots pour inventer le monde et s’inventer.
Dans cet endroit où l’on relègue ce qu’on veut oublier, je suis certaine qu’il existe une horde sauvage et ingénieuse, experte en « solutions de fortune », en « désirs désordres » et en « théâtre des masques », virtuose des mauvaises décisions, as de la lyre et spécialiste des ravis(s)ements. Cette horde fait trembler le plancher, sous nos pieds, nous intimant de la rejoindre, d’aller jouer avec elle. « J’arrive, je descends, les enfants », que je lui réponds, avec le pied droit déjà levé au-dessus du trou.