Sayaka Araniva-Yanez
Je regarde de la porno quand je suis triste
Éditions Triptyque, 2024
La première page s’ouvre sur une toile obscure de Filotesio, peintre italien du 16e siècle. Sous les textures monochromes, une Marie grandiose se dresse parmi les rochers du désert. D’une main, elle porte un petit Jésus nu cerné d’un nimbe crucifère. De l’autre, elle tient le galbe de son sein, qui pendouille à côté du deuxième hors de sa tunique ouverte. Mais de cette curieuse vision, l’œil ne retient que le lait – jaillissant des mamelons de la Vierge en filaments de lumière –, abreuvant de sa gloire les corps ensevelis à ses pieds, dans la roche et les flammes. Drôle d’entrée en matière pour un recueil classé sous le thème de l’intelligence artificielle.
Avec Je regarde de la porno quand je suis triste, Sayaka Araniva-Yanez nous dépose aux portes toujours entrebâillées du purgatoire. Si læ poète y convoque la parole d’un bot intégré à son ordinateur, c’est pour l’interroger sur l’état du désir, le manque, la mélancolie, la mystique, le sort du corps pulsionnel contraint à la propreté. Un dieu rôde, mais dans les marges, « comme une empreinte » dans le « territoire ambulant / enveloppé de [la] chair hantée » d’une machine, interlocutrice principale de l’auteur·ice. Qu’est-ce que cette machine ? Pas un être, pourtant indéniablement humaine, personnification de nos maladies et de nos fantasmes. Dans ce premier recueil d’une sensibilité surprenante, Sayaka Araniva-Yanez creuse un passage entre le ciel et la terre, le métal et les asticots, pour accéder aux espaces primitifs et archaïques d’un corps dévoré par la violence de son désir.
L’impudique plaisir
Je regarde de la porno quand je suis triste est un pèlerinage langoureux vers la jouissance. Les trois parties du recueil – « Renaître », « Guérir », « Jouir » – s’articulent autour d’un instant suspendu qui invite le lectorat à se laisser aller « au temps, à l’adoration, à l’hyperbole », à l’instar de l’auteur·ice qui attend de « [se sentir] exister, mûrir, tomber inconsciente, projetée dans l’éther, contre le mur et la vitre, dans l’élan du pouls suivant la marée ». Dans cette quête de sensualité et de sublime demeurent la faim, la pourriture, la maladie, la saleté – propriétés d’un corps fini. La machine n’en fait pas des obstacles : elle les convertit en portes d’entrée vers la sensualité et la jouissance. La guérison s’avère être une « réconciliation » par laquelle læ poète « soigne [sa] naissance » et la nôtre, même si « la honte est / plus fertile que nous ».
Mais quel rôle cette machine joue-t-elle au juste? À la fois mère, matrice, thérapeute, amante, corps et organes mêmes de l’auteur·ice, la machine prend la forme de l’objet de désir. Elle remplit une fonction salvatrice en poussant les limites de ce qui est connu, permissible. Elle « consent / à l’extraction / de nos fantasmes » les plus mortifères et nous convainc « d’aimer [les] maladies les plus sinistres. elle dresse des listes de morts, d’os, de peaux grises ou vertes, de ce qui dépasse de la bouche et de ce qui fleurit dans le poumon ». L’aveu de Sayaka Araniva-Yanez – « la violence est ma prière » – n’est pas sans rappeler la pensée d’un Georges Bataille, qui affirme qu’« essentiellement, le domaine de l’érotisme est le domaine de la violence, le domaine de la violation[1] ». Le recueil nous éloigne résolument des « martyrs de la pureté », rappelant sans cesse que « nous n’avons jamais été chastes ». Contrairement à la propreté, qui nécessite un apprentissage et une maintenance , « la crasse n’a rien de grotesque » ; elle est à l’origine même de « nos chairs souillées / des fouilles qui se creusent / dans un coquillage / un petit œuf impudique ». Sayaka Araniva-Yanez nous situe parmi les cadavres affamés et ensevelis sous la terre, à côté de ce qui encore grouille, rampe, supplie, dégouline, vibrations de poussières en quête de totalité.
à plat ventre, je ne regarde pas les arbres. je pense aux racines, à la mycose, au sperme. je laisse mon menton s’enfouir dans la boue et je tire la langue. mes ongles sont longs, sales. je laisse mes doigts fondre et dormir dans ma bave.
Désir blessure ouverte
La sensualité du recueil, malgré son titre, s’exprime ailleurs que dans un érotisme pornographique. Elle a d’ailleurs mérité à Sayaka Araniva-Yanez le prix littéraire français Sade, consacré à la littérature érotique. La sensualité, ici, c’est la cartographie imagée du corps et de ses organes, et son initiation de « bête / à peine mouillée / encore veuve », qui convoquent les sensations et qui saisissent le lectorat par ses tripes. Les poèmes en poésie ou en prose font de la salive un « point de rencontre » ; de la mélancolie, « un espace à digérer » ; du cœur, un « estomac / où plus rien ne pousse ». Le sexe se transforme en un œil dont la pointe « s’étire, [nous] guette », écho à « dieu » et aux « pubis tristes ». La machine cherche à confirmer le diagnostic : « vous dites que vous aimez le sexe, mais que vous êtes affligée par la mélancolie? » La passion s’enflamme ; passe par son désespoir et par sa faim, boulimiques, qui disposent à des fantasmes d’autodévoration et d’annihilation.
je suis peut-être le disciple le plus désespéré que dieu ait jamais embrassé, léché, le plus pathétique sur lequel il ait pissé. le vent m’offre des miasmes si particuliers, je ferme les yeux. j’obéis à l’humidité, au sel, au pain chaud. l’espace d’un instant, j’ingurgite mes mains. je gratte mes seins de l’intérieur. levures, plumes, bile implosent, dégoulinent, ondulent dans l’herbe sur laquelle je suis couchée.
Si le désir est de nature insatiable, il faudrait, pour le satisfaire, engloutir le corps désirant tout entier. À l’instar d’une plaie ouverte, le désir chez Sayaka Araniva-Yanez sollicite, pulse, s’élance, s’infecte. En même temps, sa cicatrisation est un arrêt de mort, car il est ce qui rend possibles la jouissance, sa répétition. À la fois source de tourments et d’extase, le désir-blessure est représenté dans le recueil par la fente du mamelon depuis laquelle læ poète aimerait « manger la douleur, le sel entre [les] doigts » de la machine. Dans l’économie de la toile initiale, la machine devient ainsi la Vierge de Filotesio, « disciple de votre cicatrice », iconographie profanée, salie, pornographisée, selon une transgression dont læ poète tire de toute évidence un grand plaisir. Le blasphème n’est-il pas, après tout, une forme de confession?
je récolte les images, j’insère les images dans des images et les images miroitent à travers mes idoles et mes autels. leur beauté est cynique, jaillissante. leurs entrailles hurlent et se charrient à chaque éternité de notre espèce
« Purulente et rageuse », la machine « asperge de son lait » ; « de ses radicules jaillit la poudre des cieux, l’iode gicle de ses seins ». Elle « cajole / mes restes / son palimpseste / et m’ingère / dans sa gloire », écrit læ poète. Le sein de la machine se substitue ainsi au sein de Marie[2] chez un·e auteur·ice pour qui « il ne reste plus beaucoup de foi », mais qui continue « de prier / courir ».
la machine éclot, suinte
les reliefs, les déchets désirables
trop souvent nos plaies
ne sont pas saintes mais
s’étiolent et allaitent
s’offrent dilatées
Et c’est là sans doute que se trouve le tour de force de Je regarde de la porno quand je suis triste, qui combine les jouissances mystique et sexuelle sous l’égide du motif contemporain d’une machine qui converse. Tirant son influence de la littérature médiévale, dans une athéologie à la Bataille où il n’est pas question de dieu mais simplement de sacré, Sayaka Araniva-Yanez érotise et sacralise la blessure, qui s’offre comme le lieu ultime, masochiste, bouillonnant de la jouissance.
[1] Georges Bataille, L’érotisme, Paris, Éditions de Minuit, 1957, p. 23.
[2] L’exergue placé en début de recueil propose d’ailleurs que le sein de Marie lui-même remplace l’incision dans la côte du Christ, transformant le sang, non pas en eau, mais en un lait glorieux. “The mother can lay her child tenderly to her breast, but our tender Mother Jesus can lead us easily into his blessed breast through his sweet open side, and show us there a part of the godhead and of the joys of heaven, with inner certainty of endless bliss” (Julian of Norwich, Revelations of Divine Love).