Laurence Veilleux
Aller aux corps
Éditions du Noroît, 2024
Laurence Veilleux publie un quatrième recueil. L’univers poétique déployé dans ses trois livres précédents[1] témoignait déjà d’une rare cohérence pour une poète aussi jeune. Les thèmes de l’enfance, de la mise au monde de soi, de la chasse et de la prédation – incluant la prédation sexuelle, c’est-à-dire le viol et l’inceste – traversaient les pages de ses premiers livres, et ils sont maintenant reconduits dans Aller aux corps, qui remet en scène les mêmes personnages.
Le premier poème exprime d’emblée le sentiment de frayeur, à la suite d’une révélation faite par la mère et la sœur de la narratrice : une mise en garde contre « le mauvais du coyote ». On parle par métaphores dans cette famille, mais le message est sans équivoque.
depuis j’imagine ses grosses pattes
l’odeur de charogne et de foin
sur sa langue
l’été devant les fenêtres
ouvertes de ma chambre
Le « je » qui parle est celui d’une enfant qui « mélange tout », et dont aucune nuit n’est paisible. Elle ne peut empêcher le retour du « même cauchemar dégueulasse / où ce diable broché à un arbre / ouvre mon ventre / pour y coudre un oiseau ». La peur du viol sera transmise d’une génération de femmes à l’autre.
La petite habite un rang perdu en Beauce. Tous les hommes du coin ont pour maître la flèche unique de la même boussole, et ils « sont les bandits de ce royaume / jeté au feu les soirs de grande brosse ». Les fillettes de ces pères, comme toutes les femmes du voisinage, ravalent leur « rêv[e] de descendre / seules au village ». Elles se protègent en s’en remettant à « la Dame de tous les peuples » : une vierge capable d’accomplir des miracles. Plus concrètement, la petite se réfugie entre les pages des circulaires hebdomadaires proposant les vêtements chauds et les aliments qui manquent dans la maison. L’effacement de soi fait partie des stratégies de survie.
heureusement je deviens
plus froide que l’hiver
quand la fourrure pâle du renard
m’apprend que disparaître
est aussi une armure
La jeune fille se trouve en décalage par rapport à sa propre existence : « manger me bouleverse / à peine j’écarte les lèvres que le cœur me fend // je ne suis plus là », « je ne me reconnais pas // c’est une autre qui me pleure entre les doigts ».
La majorité du texte est écrit en vers, mais trois des huit sections sont en prose : « Tableaux du père », « Tableaux de la mère » et « Aller aux corps ». Dans ces sections spécifiques, la poète raconte des histoires tirées de ses archives personnelles. Elle y relate des souvenirs d’enfance marquants remis en ordre dans une tête d’adulte, tandis que les poèmes en vers sont absorbés par l’infini présent d’une enfance traumatique. La voix semble ici plus puissante, à travers tout le non-dit qui se laisse deviner…
Les « Tableaux du père » assimilent le père à la forêt, et les deux suscitent la même angoisse chez la petite qui est terrorisée par ce qu’on lui raconte :
Les enfants qui s’égarent dans les bois finiront dans le chaudron de la sorcière, je le sais, c’est écrit dans les histoires. Elles me font peur et la forêt aussi. L’immensité m’inquiète.
Elle s’avoue prise « [d]ans le ventre des arbres comme un appât. » Le chaudron de la sorcière, le ventre de la fillette où le diable vient planter un oiseau, et le ventre des arbres sont trois images qui évoquent la même prison. La forêt et le père sont aussi redoutables l’une que l’autre, mais le père jouit d’une espèce d’immunité, assurée par la vision idéalisée de son enfant qui « l’admire, car [elle] le crain[t] ». Elle dit « ignore[r] la frontière / entre l’hommage et la trahison ». Malgré toute l’incongruité de la situation, elle « préf[ère] la barbarie à la solitude ». Certaines situations sont inextricables. « La famille est un nœud au ventre qui ne se défait pas. »
Le père est un homme qui « sent le bran de scie, la sueur et le tabac ». Sa toux grasse le suffoque et fait croire à sa disparition imminente. Pourtant, la mort de l’homme ne libèrerait de rien. Ce ne serait que « [l]e ravage après le ravage. » En attendant, le père prend en charge l’éducation de sa fille, en lui refilant des livres de Henry Miller et du marquis de Sade. Il lui enseigne l’art de la chasse et de la pêche. Mais elle est une mauvaise élève qui n’éprouve aucun attrait pour les viandes de gibier.
Les chevreuils ligotés panses ouvertes sur le toit des voitures, c’est lui. Le couteau qui dégrafe la trachée des perdrix, le cou brisé des lièvres, le sang sur la neige, les truites égorgées dans l’évier de la cuisine. Papa m’apprend à donner la mort, j’échoue. Refuse la viande offerte et glisse dans une tristesse qui est devenue ma peau.
Le père visite des salons funéraires, aussi légèrement qu’on visiterait un zoo ou un planétarium. Il essaie même un cercueil, et demande à sa fille de le prendre en photo. Pour lui, la mort est une rigolade. Il met le feu à tout et partout : la taverne qu’il possédait, la maison et le cœur d’Aurélienne – sa première épouse qu’il a fait interner –, et même la dépouille du chat de sa fille retrouvé dans le foyer, tandis que celle-ci répète « la boucle du rosaire [pour] demande[r] pardon ». À présent, elle a « peur du feu comme de la mort, [elle] ne compren[d] rien, mais [elle] persiste à invoquer les tisons. » Les différents visages du père se superposent, et c’est la naissance de l’ambivalence affective. L’écrivaine « [s]ecoue doucement [s]es fantômes pour en récupérer la parole. »
j’espère un dénouement
l’ouverture de ton cadavre
d’un carnet de notes
une balade au cimetière
l’orée d’un chemin
vois-tu
parler ce n’est rien
sinon tendre
le fil de nos mémoires
Après la mort de sa grand-mère maternelle (Madeleine), la petite constate que « la liste de [s]es frayeurs s’allonge. » Elle « doi[t] prédire la moindre chute. [Elle] mesure régulièrement [s]on pouls, appuie deux doigts sur [s]on poignet, deux doigts sous [s]on menton et marchande [s]on temps à coup de sorcelleries. » Dans la section « Aller aux corps » – qui ne comprend que trois petits poèmes –, l’autrice met en mots sa fascination pour la mort, héritée de son père. Un poème pour chaque cadavre : « Cadavre d’Aurélienne », « Cadavre de Madeleine » et « Cadavre de mon père », auprès duquel elle « arrive en éclat de rire ». Elle gère « le ravage » comme elle peut.
Le recueil se termine sur ces vers éloquents :
je […]
fais bonne vidange
//
dans chaque trou
un corps se retourne
réveille ma parole d’un cri
Force est de constater que quelque chose comme un courant littéraire se dessine chez les poètes québécoises âgées de trente à quarante ans. Surtout celles qui furent élevées dans la campagne profonde, écrasées par les valeurs du « Cercle de Fermières » ou « des Brebis de Jésus », deux organismes cités dans le texte. Plusieurs autrices pourraient s’inscrire dans cette nouvelle mouvance – à la suite de Marie-Hélène Voyer qui en aurait donné le coup d’envoi. Des femmes rebelles, elles-mêmes dans le sillage d’Anne Hébert[2], qui « li[sent] des livres vulgaires pendant la messe », et qui « marche[nt] à l’envers pour découdre les mailles de [leur] baptême. »
Laurence Veilleux a pour elle la puissance d’une langue qui héberge les corps morts de ses histoires d’enfance, lesquels sont devenus l’ancrage de sa poésie. Souffrir n’est pas vain pour une poète qui sait parler.
[1] Les trois premiers recueils de Laurence Veilleux, tous publiés aux éditions Poètes de brousse, sont : Chasse aux corneilles (2014) – signé Laurence Lola Veilleux –, Amélia (2016) et Elle des chambres (2019).
[2] La poète du siècle dernier, Anne Hébert, est d’ailleurs citée à la fin du recueil de Laurence Veilleux.