They taught themselves to be occult
They didn’t know its many strategies
They taught themselves to be occult
They didn’t know its many strategies (fantasies)[1]
Gorillaz, « Cracker Island »
Le terme « culte » dérive du latin cultus, qui signifie à la fois « soin » et « adoration ». Cultiver une pratique, une croyance ou un savoir exige une certaine dévotion. On lui offre sa constance – son temps, son énergie, son affection, ses espoirs. Mais le culte va plus loin encore, en sollicitant une attention si focalisée qu’elle bascule presque ou entièrement du côté de l’obsessionnel et de la consécration.
Ce que l’on honore, ce dont on prend soin, devient ce que l’on vénère.
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Dans les moments de vulnérabilité, personnels ou collectifs, on a tendance à ritualiser sa vie, à répéter des gestes pour y déposer sa souffrance et à chercher le confort des réponses simples face à des questions complexes.
Prier, se tirer le tarot, déguster un thé spécifique à une heure spécifique, tourner la poignée quatre fois lorsqu’on quitte son chez-soi, célébrer Noël, prendre un bain au clair de lune, s’enfiler un shot de curcuma et gingembre chaque matin.
Les rituels ne me collent pas à la peau, mais je les espère. J’aimerais tellement apprécier la répétition. M’installer dans un lieu profondément connu. Avoir foi en chacune de mes habitudes. Pourtant, je persiste à les ressentir comme des obligations. Même me brosser les dents, alors que je ne pourrais pas m’imaginer traverser la nuit sans l’avoir fait, m’embête ; je résiste au geste qui revient.
Le seul rituel auquel je ne déroge pas est un peu pathétique.
Depuis mon enfance, je traine l’irrationnelle croyance que je vais mourir assassinée chez moi. M’endormir, dans cette perspective, m’expose à ma grande vulnérabilité. Quand j’étais enfant, j’activais un système de sécurité imaginaire avant de me mettre au lit. Cette pensée magique a cessé de me réconforter à l’âge adulte. Aujourd’hui, la seule chose qui me permet d’accueillir le sommeil est d’accepter ma mort. Avant de dormir, je vérifie – tout de même – que les portes sont barrées. J’éteins les lumières. Je m’installe dans mon lit, je prends une grande respiration, et j’accepte de mourir cette nuit-ci. Tous les soirs, j’inspire en pensant à ce que ma vie a été et j’expire en y renonçant.
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La majorité des gens souhaite appartenir au collectif. C’est une envie assez farfelue tant elle me semble irréaliste : qui n’a pas l’impression de souffrir d’isolement ? Si je me fie à la quantité de personnes, de tous horizons, qui avouent se sentir à part et en souffrir, je croirais que l’être humain est plutôt un animal grégaire inapte socialement. Trop souvent, j’observe des relations humaines dépravées par la recherche de contrôle et de pouvoir, ou sinon surinvesties comme si elles n’étaient valables que si elles apportaient un surplus de sens à la vie. Or, rarement, elles m’apparaissent apaisées. Pourquoi ce besoin est-il si désespéré, si peu comblé ? Il doit bien exister des versions de la vie où l’on ressent un lien profond avec les autres.
Ce n’est pas qu’on ne parvient pas à créer du lien.
Les réseaux sociaux comptent parmi les espaces où l’on se met en scène, s’admire, jusqu’à se construire une communauté d’adeptes. On va jusqu’à dire qu’on aime les personnes qui forment cette communauté. On a hâte de la retrouver. Hâte de la guider en se dévoilant un peu plus devant elle. Mais comment peut-on aimer des personnes qu’on ne connait pas intimement ? D’ailleurs, généralement, celles qu’on prétend aimer sont celles qui nous valident, et non celles qui nous contredisent. Paraitrait qu’on se tape déjà suffisamment sur la tête.
Quand Vanessa Duchel demande à Émilie Lévesque quelle est sa vision de l’amour, celle-ci répond qu’elle s’appuie sur bell hooks pour dire qu’il s’agit d’« être là pour le développement et le nurturing d’une personne, sur toutes les facettes de sa vie ». Il s’agit d’élever l’autre, « de faire des compromis, de comprendre, d’essayer d’être tourné vers l’autre ». Ce à quoi Samantha Leclerc répond : « Toi, tu es beaucoup dans le donner[2]. » Si, ces derniers temps, les références à ce qu’écrit bell hooks dans À propos d’amour sont nombreuses, sur les réseaux sociaux, à la télévision, dans les balados, il me semble que la radicalité politique de son analyse en est évacuée. L’amour, pour bell hooks, est loin d’être à sens unique, et il n’a rien d’aisé : « il exige qu’on s’engage dans une lutte constructive de tous les instants pour changer. […] En effet, l’amour véritable éclaire certains aspects de nous-mêmes que l’on voudrait nier ou cacher, il nous permet de lire clairement en nous, par-delà toute honte[3]. » Cela nécessite de se regarder en face, autant soi-même que les autres, dans toute sa beauté et dans toute sa laideur.
L’amour de bell hooks est tout sauf un désir de plaire. Transformatif, intérieur, révolutionnaire, effrayant, il ne peut être trouvé dans les injonctions d’une quête de l’idéal, esthétique et spirituel, qui pullulent de toute part : allaitement, musculation, yoga, nutrition, nage en eau froide, mode, famille. Dans ce flot puissant, alimenté, entre autres, par des entreprises, des algorithmes, mais aussi par des milliards d’individus qui apportent de l’eau au moulin, les choses perdent à la fois de leurs contradictions et de leur insignifiance.
Prenons la nage en eau froide comme exemple. Je serais une personne toute désignée pour m’y adonner : j’adore l’eau et j’adore le froid. Et même si je me vois effectivement pratiquer un sport pareil, je ne voudrais pas le montrer. Depuis quelques années, la nage en eau froide est popularisée pour ses vertus thérapeutiques, comme stratégie de retour à soi et à la nature. Les personnes qui promeuvent cette pratique ne se contentent pas de partager un passe-temps, elles invitent les non-initié·es à découvrir un pan insoupçonné d’elleux-mêmes. Moi, je voudrais juste sentir l’eau glacée sur ma peau pour le fun. M’autoriser la baignade en tout temps, parce que la sensation de l’eau est une de mes sensations préférées. Rien de plus. Mais si je publie une photo de moi dans le fleuve gelé, on m’associera à un groupe auquel je n’ai pas envie d’appartenir. Je résiste au culte au point de me priver d’une activité qui me plairait.
Ce n’est sans doute pas bien plus logique que vouloir, à l’inverse, encore plus radicalement, se fondre en entier dans le groupe pour se redéfinir ou échapper à sa propre identité. Un phénomène qui s’observe, bien sûr, dans les sectes coercitives.
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Souvent, il y a d’abord une figure qui séduit. Elle promet de soigner une peur ou, inversement, elle la nourrit tout en répondant à un désir d’amour. Ainsi, peu à peu, ou brutalement, elle devient le centre d’une croyance. On se sent sauvé·e peut-être. Cette figure est souvent perçue comme parfaite ou infaillible, de sorte qu’on ne peut plus la critiquer ni remettre en question la relation qu’on entretient avec elle. La pratique du soin glisse alors vers la domination et le contrôle. Le sacré tourne à l’aliénation. L’emprise est totale.
Le culte est là où la parole est intouchable, et le sacrifice glorifié.
Cependant, qu’elle l’ait souhaité ou non, la personne mise sur un piédestal renonce elle-même à son humanité. L’admiration excessive crée une distance, car elle repose sur une vision incomplète de l’autre, un refus de voir la réalité au profit d’une image idéalisée. L’idolâtrie n’est pas un acte d’amour et de respect. La codépendance y est poussée à son paroxysme.
Même si ce que je suis, ce que je dis ou ce que je crée est susceptible d’avoir un impact dans la vie des autres, ça ne veut pas dire qu’on me connait ou que la relation est nécessairement réciproque. Se magnifier, c’est se transformer en miroir sur lequel projeter ses désirs, ses aspirations, ses fantasmes et ses attentes. On peut l’expérimenter à différentes échelles. Dans ma famille et dans certaines amitiés, par le passé, il m’est arrivé d’être forcée à tenir le rôle d’idole. Ça n’avait rien d’enviable : on me refusait la plainte, la tristesse, l’épuisement, la peur et l’échec. Je n’avais qu’une seule dimension : une force à toute épreuve. Quand on choisit d’endosser ce rôle, je suis persuadée que l’on souffre d’une profonde solitude. Cette solitude, on veut la combler à tout prix, alors on se met à courir après un sentiment de validation qui, jamais, ne nous habite, parce que ce n’est pas soi qui est aimé.
La relation cultuelle est un cercle vicieux : elle est vouée à l’insatisfaction.
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Pour son neuf-cent-quatre-vingt-seizième numéro, Estuaire vous invite à réfléchir sur la frontière poreuse entre foi et dévotion, entre fascination et méfiance ; à explorer les cultes dans toutes leurs manifestations, que ce soit sous la forme d’une adulation aveugle ou d’un dévouement profond, d’une pratique culturelle ou d’un phénomène religieux. À quelles attractions succombe la poésie ? De quelles promesses, de quelles distorsions est-elle faite ?
En vous souhaitant la transformation espérée,
[1] Iels se sont appris à être occultes
Iels n’en connaissaient pas les multiples stratégies
Iels se sont appris à être occultes
Iels n’en connaissaient pas les multiples stratégies (fantasmes)
[2] Podcast Datestable, épisode du 28 juillet 2025, en ligne : https://youtu.be/HgWRMh461GY?feature=shared
[3] bell hooks, À propos d’amour, p. 195-196.