Mégane Desrosiers
La bouche pour montrer une série de lames
Les Herbes rouges, 2024
Nouvelle venue dans le paysage de la poésie québécoise, Mégane Desrosiers publie un premier recueil aux Herbes rouges : La bouche pour montrer une série de lames. Un livre qui vient tout d’un bloc, aussi implacable que sa première de couverture, dont le graphisme hard edge aux couleurs saturées et contrastées est sans compromis. Dans le même esprit, la langue qui l’habite n’en fait qu’à sa tête, omettant souvent les virgules – et même quelques mots –, en explorant les dédales d’une syntaxe désorientante doublée d’un imaginaire inattendu.
Dans son premier poème, Desrosiers y va d’une déclaration univoque, qui oriente d’entrée de jeu notre lecture : « Quand j’écris limpide, la matière meurt d’ennui. » Alors, qu’on se le tienne pour dit : on ne s’ennuiera pas ! Bienvenue au pays mystérieux des juxtapositions énigmatiques, puisque l’autrice « considère être sans voix pour signifier. » Là n’est pas l’enjeu de sa démarche, et le principal intérêt du livre se situe ailleurs.
Les « lames » du titre pourraient renvoyer à toute une gamme d’acceptions différentes, mais le texte fait spécifiquement référence aux fanons de la baleine, également appelés « lames ». En exergue, un extrait de l’Ancien Testament évoque d’ailleurs l’histoire de Jonas avalé par la baleine. Si la poète dit partager avec le mammifère marin son état « désorienté », « [s]on ballotage dans la mer » et un « grand squelette gonflé », elle précise néanmoins très vite leurs différences :
rien ne claque dans ma bouche, il reste préférable d’inscrire à la première ligne ma langue et mes chiures.
Cette image des chiures de mouches (aussi minuscules qu’insignifiantes) permet de penser que la poète entretient un rapport d’humilité avec son travail d’écriture, lequel paraît en effet totalement dénué de prétention. Mais quelle fougue ! L’écrivaine contracte la fièvre d’écrire de manière absolue :
Je me suis mis le langage au complet dedans, dans ma tâche. Et rien n’en sort, même compressée jusqu’à l’explication, que la continuité de la merde en moi.
Un peu comme s’il n’y avait personne aux commandes. Comme si ça écrivait en soi. « Voici : s’appeler est dangereux, je préfère lorsque nous sommes vides. Une facilité je dirais. » Malgré cette propension à l’évidement, le texte prend forme et la poésie a lieu.
Le « je » de la poète se considère comme un asticot. Ou plus justement : « comme la béance qu’il est vraiment ». Ce vide monumental est le fruit des insultes proférées à répétition par une mère délétère qui « impose la chicane », et ses invectives ont pour conséquence que l’enfant « [s]e jette à la poubelle ». Le spectre de « ma mère derrière pas très loin » vient avec la pérennité de son jugement outrageant, dénigrant, culpabilisant. De quoi descendre se cacher dans la terre, prendre son trou… « et tu le prendras, ma maudite. »
Petite salissure, bave au ravin, terre à la lèvre, petite et longue oui longue partie de plaisir, petite et sale et rien, maudite croûte, maudite effritée de l’ancêtre qui remonte, maudite grafignée du plat, maudite perte, maudite ostie. Si tu pouvais tomber je rirais, tomber là dans le dalot, dans la traîne, dans la déchirure, ah je rirais fort oui.
Rien de typique. « La vie de personne mienne n’est en aucune sorte semblable. […] C’est seulement une fois détourné que le regard m’aperçoit. » Le sillage laissé derrière soi semble parler plus fort que la présence elle-même. Métaphore de la poésie ? Peut-être bien.
L’écrivaine évoque « un manque, une dérive, le courant de sa défectuosité ». Devant tant de désamour maternel, il a bien fallu s’abriter, jusqu’à ériger des « parois trop grasses pour déployer autre chose qu’un imaginaire impénétrable. » Le « je » – qui est lui-même un « énorme trou » –, habite un trou « [h]uileux plein de boue ». Un endroit sale, collant, minimal et inhospitalier. Mais le vide est potentiellement créatif…
Dans mon trou huileux il y a un crayon dans mon trou. Arrosé de gaz, prêt à faire ce que les flambées font, c’est-à-dire écrire une histoire insuffisante.
Au bout du circuit de la création poétique, le vide d’origine se répercute jusque dans l’incomplétude du produit de sa création. L’histoire se répète, et on ne la refait pas aussi facilement, seulement parce qu’on écrit.
Parallèlement aux images de trous, d’insectes et de chiures qui représentent le sentiment d’être moins que rien, d’autres comme celles des gros mammifères (dont « la vache » fait partie, avec la baleine) suggèrent l’immensité et la monstruosité. Quant à elle, l’idée de « gonflement » revient comme un leitmotiv au fil du recueil, et l’eau symbolise exactement le contraire de la purification ou de la vie – telle qu’elle est donnée à travers le liquide amniotique. Elle renvoie plutôt au croupissement.
Les paquebots font également partie de l’univers poétique de Mégane Desrosiers, dont l’écriture très personnelle a un je-ne-sais-quoi d’irrévérencieux qui ravit.
J’exige d’un doigt sévère qu’on me laisse tranquille. Un paquebot passe, ce n’est plus à moi de deviner ce qu’il transporte d’impressionnant : voitures venues d’Asie, chou, corps gonflés de baleines. Si c’était moi la sirène à la proue, je me tiendrais en croix. Pour la forme, pour la blague, en croix, tranquille, ma pisse au vent abreuverait ceux qui bâillent, ceux qui crient, ceux qui n’en reviennent pas.
Lors d’un voyage familial en auto, la sœur aussi « lève sa jupe et urine ». Les fonctions physiologiques primaires sont irrépressibles, et les deux filles les exploitent pour exprimer leur révolte viscérale. Pisser, montrer ses « fesses mouillées » à « la caméra de surveillance » devient un langage scatologique, comme l’évocation des chiures d’insectes. La poésie se définit comme suit : « D’accord c’est un jeu, le jeu consiste à contourner les mots », pour exister dans une langue à soi, seulement à soi. Virginia Woolf revisitée, à l’ère de la provocation… Quand la seule arme qu’on a pour résister, c’est exister.
La cabochonne, il n’existe que mon propre écho descendant. C’est marqué c’est une condition, le jure je le porte han. Il y en a qui en entendent d’autres, moi il n’y a que mon propre comme réverbération. On ne peut pas dire : quel dialogue bien ficelé.
La rebelle esseulée demande : « n’y a-t-il que du malheur sur les terres que je visite » ? Non. L’humour et l’autodérision ont également leur place dans ce recueil. La légèreté vient contrebalancer le monstrueux qui est une constante du recueil : « mon immensité, mon solage ». Tant à travers les crises vécues – « j’ai connu trois fois la folie, le verre aux pieds planté » – que du côté de leur « monumentale retenue ». Dans le grand continuum de la parole, qui va de la pleine expression de soi au silence cadenassé, l’ancienne enfant « rive gauche », « la tannante, la pas tenable, l’ostie » se change en « une porosité de corail, une fragilité de récif, une délicieuse tire-éponge ». À ses heures, la poète est aussi celle qui
chante sans arrêt, moi le phare, sur une fréquence étrangère à l’oreille. Chante jusqu’à ce que le poumon du cachalot explose, répande son odeur sur le camion qui le remorque, détendu pour toujours.
La structure du recueil est intelligente. Très discrètement, la poète échappe dans le texte des bribes de la chanson enfantine Ah ! « vous dirais-je maman », et la dernière des trois sections du recueil s’intitule « Ce qui cause mon tourment ». C’est la section la plus éclatée, la plus véhémente et la plus foisonnante d’images inattendues. Au milieu d’un déferlement de mots sortis directement de son inconscient, la poète « [s]e tien[t] chancelante », assaillie par tout le désordre indissociable d’une « tête […] qui après vérification n’est même pas une tête, mais une série de cavernes sans issue. » Ça pullule et ça champignonne dans cette caverne. Car, dira-t-elle, « je ne suis pas non plus un silence ».
Plutôt le tumulte admirable d’un tsunami grandiose.