Tania Langlais
Les pommiers dépassaient partout des palissades
Les Herbes rouges, 2024
Le cinquième livre de poésie de Tania Langlais[1], Les pommiers dépassaient partout des palissades, est d’emblée présenté comme « une histoire d’amour et de fusil », selon ce qu’annonce une dédicace « Pour Philémon ». Ce rapprochement entre passion et violence n’étonne pas vraiment, pour quiconque connaît l’œuvre un peu. On se souvient de son recueil précédent, Pendant que Perceval tombait[2], qui évoquait la vie de Virginia Woolf et surtout sa mort par suicide, dans la rivière qui bordait la maison où elle habitait avec son mari Leonard Woolf. Le présent recueil creuse un peu le même sillon, mais avec de nouveaux personnages. Cette fois, l’histoire tourne autour du couple Lili Brik (actrice et réalisatrice russe, puis soviétique – accessoirement sœur aînée d’Elsa Triolet) et Vladimir Maïakovski, poète (alors dit futuriste) et dramaturge, dont elle était la muse ; les deux s’étant pareillement donné la mort par suicide[3].
L’autrice a choisi de diviser son recueil en trois sections, dont chacune comporte un titre qui reprend le même format : un titre entre guillemets, suivi d’un sous-titre en italique. On a : « “ Lili, aime-moi ”, Élégie de l’abîme »; « “ Le cœur aspire au revolver ”, Élégie de l’effroi » ; et « “ Il se peut que je n’aie / plus jamais rien à dire ”, Élégie de l’absence ». Le trajet de l’idée est clair : on va de l’amour au désespoir, puis du désespoir au silence.
Le recueil actuel réutilise les procédés littéraires du précédent : le même flou autour des pronoms « je » et « tu » qui, ici, valent tantôt pour Vladimir parlant à Lili, tantôt pour Langlais parlant à Maïakovski, tantôt pour Lili parlant à Vladimir mort, ou encore pour Langlais se parlant à elle-même – sans qu’on puisse spontanément identifier le personnage qui parle. En plus de s’adonner à un jeu sur les pronoms, la poète s’amuse aussi avec les différents types d’énonciation. Les pommiers s’inspirent des lettres réelles de Vladimir à Lili[4], réécrites et ultracondensées par la poète. Certains énoncés appartiennent au récit, tandis que d’autres appartiennent au discours et, alors, c’est la poète qui parle avec sa voix personnelle, entremêlant ses propres émotions à celles des deux protagonistes. Ailleurs encore, dans des passages en aparté mis entre parenthèses, on entend une narratrice plus ou moins omnisciente préciser un détail ou un autre de l’histoire des amants, comme ici :
(on dit qu’il tomba irrévocablement
amoureux , la journée était radieuse)
En ces rares occasions, on voit tout à fait où on s’en va. Mais la plupart du temps, c’est plutôt la confusion qui prévaut. Au-delà des personnages qui s’emmêlent, l’histoire paraît volontairement trouée, comme si les poèmes avaient d’abord été de longues envolées plus prosaïques, avant d’être passées au bistouri par la poète. On les lit comme s’il leur manquait des morceaux, comme s’ils n’étaient que le squelette d’une plus vaste histoire qui reste à deviner. Avec pour conséquence qu’on ne saisit pas toujours le détail biographique de certains vers, à moins d’être parfaitement au fait de la petite histoire du couple Brik-Maïakovski – qu’on surnomme aujourd’hui « les amants de la Révolution russe ». Il faut attendre et voir si le texte vient à s’éclairer de lui-même un peu plus loin, ou alors accepter, au fil des pages, d’aller faire ses recherches en dehors du recueil pour mieux le comprendre. Il va donc de soi que le but des poèmes de Tania Langlais est moins de faire connaître la véritable histoire du couple d’artistes que d’exposer le haut degré de lyrisme de leur histoire d’amour, à travers la puissance des émotions brutes mises en circulation dans le recueil. On avait une approche similaire dans Perceval – avec sa présentation intense de ce qu’a été la vie de Virginia Woolf – alors que le texte était tout tourné vers l’aspect tragique des choses.
Cette manière de faire (qui semble contourner le détail des éléments purement biographiques) ne résulte ni d’une paresse, ni d’une négligence, ni d’une approximation. Elle relève d’un choix esthétique, qui permet à la poète de faire valoir sa propre vision de la littérature. Less is more, quand il s’agit de démontrer l’intensité dramatique d’une situation inextricable. Et qu’on s’arrange avec les culs-de-sac ! Les chemins de la vie sont bouchés, ceux de la parole font pareil. Par conséquent, le silence fait partie de la donne. Les mots butent sur leur limite, et les poèmes sont là pour témoigner de l’incapacité du langage à rendre compte intégralement de la souffrance. À travers son peu de mots, la poésie de Tania Langlais exhibe cette impuissance du langage.
Les lettres de Maïakovski à Lili sont des lettres d’amour passionnel. Mais elles sont aussi des lettres de désespoir : « ma démesure / c’est ma tourmente de toi[5] ».
Et seule
plus vive
ma douleur,je demeure,
enveloppé de feu,
sur le bûcher inextinguible
de l’amour impossible[6].
Pour ajouter aux souffrances du mal-aimé, il semblerait que les lettres de Vladimir à Lili demeuraient le plus souvent sans réponse.
les jours aidant
tes lettres sont une fête[7]
je pense à toi ça sent le coton
j’ai tracé des x sur le plan du jardin
où sont inhumés tes chats
si tu voyais
comme je m’abîme[…]
Lili réponds-moi
Lili regarde
le mal que tu me fais
kochka
dans l’appartement de Saint-Pétersbourg
nue longtemps
Maïakovski se présente comme le prototype du personnage en tension, écartelé entre sa passion dévorante pour Lili et le fait qu’elle n’était pas dans les mêmes dispositions à son égard. La situation peut sembler courante, banale même, mais elle est loin de l’être, puisque le poète immergé dans le drame amoureux de ses tourments à la soviétique nourrit également une passion dévorante pour les armes, comme celles « qu’il avait toujours sur lui / un poing américain / et un Mauser chargé ». La situation ne pouvait que devenir plus dramatique encore…
un jour d’avril le 14
la pression d’un Mauser
en direction du cœur
les branches des pommiers
dépassaient partout des palissades
Malgré la grande beauté de ses lettres originales à Lili, Maïakovski se demandait « comment […] écrire », avec la seule chose dont il disposait : une « voix […] imparfaite / secouée inaccomplie ». Il nous est permis de nous demander si la question qui taraude Maïakovski ne taraude pas Langlais elle-même ? Reprenant son rôle de narratrice, elle répond par la négative, en faisant allusion à ce qui manque dans le texte, aux trous noirs du texte, à ses culs-de-sac : « ce dont il ne parlera pas / ses cheveux son genou / à elle la peau derrière / ce genou ». On devine, d’une part, l’inhibition du poète, qui l’empêche d’être l’amant qu’il souhaiterait être, mais on entrevoit aussi, d’autre part, que la poète témoigne de son propre rapport à la poésie. De sa façon à elle d’écrire des poèmes, beaucoup plus près du silence que de la parole. L’identification de Langlais à Maïakovski est manifeste : « le blanc lait de ta chemise / de ma robe » ; puis, la poète évoque à demi-mot (comme lui) tout ce dont elle ne dira rien.
Et c’est là que ça devient intéressant. Car les lettres de Maïakovski (les originales comme leur version adaptée par Langlais) ne parlent pas seulement d’amour ou de désespoir. Elles portent aussi sur l’écriture. Ce qui permet à la poète de traduire dans son propre recueil leurs doutes communs.
prendras-tu mon chant
cette quinte entêtée
je te porte dans moi
comme la ferveur immense
des adieux[…]
je suis sans balistique ni métaphore
Et la poète de retranscrire à son propre compte les mots du poète : « j’écris très difficilement / dans l’ensemble »…
Le livre avance dans la direction annoncée, alors que la fascination pour le silence se confirme. « [J]e n’ai rien à raconter / de plus », finit par écrire Tania Langlais.
tu voulais seulement écrire
l’étroitesse
avec cette minutie :
ce n’est pas perdre
si je me brise en éclats
Le recueil gravite avec fascination autour des fragments de cette « mélancolie […] précieuse » qui fait écrire. Il se veut un kaléidoscope de voix assumant totalement le lyrisme d’une humanité souffrante, au-delà des siècles et des cultures.
[1] Tous publiés aux Éditions Les Herbes rouges (Montréal), les quatre livres précédents de Tania Langlais sont : Douze bêtes aux chemises de l’homme, 2000 ; La clarté s’installe comme un chat, 2004 ; Kennedy sait de quoi je parle, 2008 ; et Pendant que Perceval tombait, 2020.
[2] Prix du Gouverneur général en poésie et prix Alain-Grandbois de l’Académie des lettres du Québec.
[3] Maïakovski s’est tiré une balle dans le cœur en 1930, à l’âge de trente-six ans. Lili Brik, quant à elle, se suicide quarante-huit ans plus tard (à l’âge de quatre-vingt-six ans), en absorbant des somnifères, refusant d’accepter son nouvel état d’invalide, causé par une bête chute en bas d’une chaise.
[4] Vladimir Maïakovski, Lettres à Lili Brik, 1917-1930, traduit du russe par Andrée Robel, préfacé par Claude Rioux (préfacier), Paris, Éditions Gallimard, 1999.
[5] Selon ce qu’on en dit, Lili Brik était d’une grande beauté, et elle était le symbole de l’amour libre de l’époque. Déjà mariée par ailleurs, Lili n’était pas spécialement la compagne de Vladimir qui, lui, était prêt à l’« aime[r] / comme un chien ».
[6] Le poème, qui est de Maïakovski lui-même, est retranscrit en exergue à la deuxième section.
[7] Les passages en italique dans le livre de Tania Langlais correspondent à des extraits textuels de l’œuvre de Maïakovski.