Jacques Brault
À jamais, avec onze dessins de l’auteur
Éditions du Noroît, Montréal, 2023
On ne présente pas Jacques Brault. Pas plus qu’on ne cherche, dans le contexte d’une critique de quelques pages, à situer un recueil ou un autre par rapport à l’ensemble de l’œuvre, qui est immense[1]… Disons quand même que ce récent livre, publié à titre posthume etintitulé À jamais, peut se lire comme un prolongement des tout premiers poèmes de Brault, édités il y a presque soixante-dix ans. Ces poèmes de jeunesse, parus sous le titre « D’amour et de mort[2] », furent à l’époque dédiés à Madeleine Breton, devenue l’épouse du poète alors que celui-ci n’avait que vingt-deux ans. L’actuel recueil reprend la même dédicace (en la mettant à jour – « À la mémoire de Madeleine »), et il vient ainsi clore le cycle d’une vaste entreprise d’écriture poétique, élaborée dans le cadre d’une vie entière dédiée à l’amour et à la poésie.
Même s’il s’agit d’un livre posthume, c’est le poète qui en a choisi le titre, après avoir abandonné sa formule provisoire : Cahiers du soir. Pendant les onze années de mise en forme de ce recueil, l’auteur a pu valider la persistance du fil rouge qui traverse son œuvre, à savoir sa profonde connivence avec la langue française, son ravissement devant l’œuvre des poètes, et son amour indéfectible pour Madeleine, décédée en 2014, alors qu’il se battait déjà lui-même depuis six ans contre la maladie. Le poète est en littérature tel qu’il est dans la vie, et il reste fidèle à ses attachements de toujours. À preuve, c’est à un de ses poètes fétiches, Stéphane Mallarmé[3], que Brault accorde le tout premier exergue d’À jamais. L’extrait choisi révèle que Mallarmé avait lui aussi une Madeleine dans sa vie : « Simple, tendre, aux prés se mêlant, / Ce que tout buisson a de laine / Quand a passé le troupeau blanc / Semble l’âme de Madeleine. » Les autres exergues du recueil traitent eux aussi d’un amour pris de court devant la vie qui chancelle.
La cohérence de l’esprit de Brault et sa fidélité esthétique sont exemplaires. Mais ce sont là des valeurs endossées dans l’intimité, par rapport à lui-même, alors qu’il demeurait profondément libre, rebelle et récalcitrant vis-à-vis des impératifs extérieurs, que ceux-ci soient d’ordre formel ou thématique. Brault n’a jamais voulu appartenir – ni être associé – à aucune école. Toujours un peu en décalage par rapport aux divers courants littéraires desquels on a pu vouloir le rapprocher, il était médiéviste chez les modernes, orientaliste parmiles Occidentaux, et intimiste à côté des poètes du pays…
Brault adorait les contradictions. Il a poursuivi son œuvre littéraire dans la continuité, mais en ayant recours à des manières multiples et très variées, qui pouvaient inclure la prose la plus simple aussi bien qu’une syntaxe éclatée à travers la fragmentation de ses formes poétiques. Il n’était pas l’homme d’une seule avenue, et on a depuis longtemps abandonné toute tentative de circonscrire son travail à l’aide de quelques mots réducteurs. La grande modestie de l’homme participe également des paradoxes qui font qu’on se demande toujours aujourd’hui comment une œuvre peut être aussi peu tape-à-l’œil et aussi grandiose à la fois.
Lire Brault en 2024 – à l’ère de la grande-vitesse-jamais-assez-rapide, de l’atomisation de la société et de l’individualisation croissante des gens qui la composent – demande de faire un pas de recul. Mais qui consent à ce décalage socio-esthético-temporel connaîtra un véritable plaisir de lecture… En dépit de sa touchante humilité[4], on lira désormais Jacques Brault comme on lit l’œuvre des poètes qui trônent au panthéon de la grande littérature de tous les temps.
L’incipit du recueil frappe dur, comme un rappel douloureux de ce 20 octobre 2022, jour du décès du Grand Jacques, comme plusieurs l’appelaient affectueusement. « Parfois l’oiseau désir meurt en plein vol. » Comme si, à l’origine, l’oiseau était parti pour une envolée beaucoup plus ample que celle qu’il a connue, et qu’il aurait pu poursuivre encore longtemps, eût-il pu jouir d’une santé éternelle. Envolée lyrique, poétique, romantique, oratoire, rhétorique, philosophique, voire politique à certains égards, puisque le Grand Jacques embrassait avec le même cœur dilaté l’entièreté du monde. Une espèce de moine laïque à la Hubert Reeves, contemplatif de lavie intégrale. Voici au complet le tout premier poème d’À jamais:
Parfois l’oiseau désir meurt en plein vol
frappé au front d’une évidence soudaine
il n’y avait pas d’oiseaux à Auschwitz
ils s’électrocutaient sur les clôtures
et grillaient accrochés au fil de fer
ils n’écouteraient plus le chant vespéral des grenouilles
énamourées ils nourrissaient des fleurs
aussi sauvages
que les grands froids qui écorcent le corps
En bon lecteur de Mallarmé, Brault est sensible à l’effet des blancs en poésie[5]. Il utilise de telles insertions pour illustrer le décalage entre la beauté de la Nature observée autour de lui et le difficile constat de sa déchéance. Chez Brault, plus marqués sont les décalages – ou plus amère est la déception –, plus longs sont les blancs typographiques. Ici, dans ce poème de l’oiseau mort en plein vol, la douleur causée parles choses qui finissent est palpable, et elle résonne d’autant plus que les oiseaux de ce poème sont ailleurs assimilés à celle qui disparaît, elle-même assimilée au « moindre jardin [qui] disparaît avec son jardinier ». L’omniprésence du concept de finitude se superpose avec acuité à tout ce qui est perçu par le poète, toujours lucide devant la cruauté des derniers instants. Sa conscience aiguë du temps qui passe lui permet de juxtaposer le vide laissé par la disparition des êtres aimés, qui côtoie néanmoins la crédulité des « nénuphars / aux joues enfantines [qui] s’endormaient confiants / sur l’eau noire ».
A-t-on déjà parlé de la mort avec un tel détachement, dans la perfection de l’instant perdu et l’extrême suavité d’un amour éphémère ?
Beauté sans pareille d’un jour
voici l’hémérocalle qu’on voit
s’ouvrir le matin puis se fermer
après le couchant le lendemain
elle se défait doucement et le troisième
jour elle tombe dans une obscure
buée d’étoiles éteintes et nous laisse
en souvenir une douceur d’être pareille
à l’écaille qui colore les ailes des papillons
La question que pose l’endeuillé est celle de tous les endeuillés : « oùvas-tu criblée de rêves ardus ». Mais Brault ne se laisse pas aller à la noirceur ; il éprouvait un dédain instinctif pour le désespoir, auquel il substituait calmement le cycle naturel de la vie et de la mort.
Par quel chemin de vie graciée
le bruant des neiges s’arrache-t-il
de la branche à demi cassée
toute fatigue abandonnée à la glace du sol
pour s’envoler vers un lampadaire
coiffé de neige vieillesse lumineuse
C’est pourquoi sa poésie n’est pas essentiellement nostalgique. Ailleurs, elle sait aussi se faire légère ou même un peu badine, comme lorsqu’elle évoque cet « écolier au lit / nullement pressé de se lever ». Pour le poète, il s’agissait de représenter la vie dans l’entièreté de son spectre. Mais sans exagération ni enflure. Simplement l’existence, telle qu’elle est faite de toutes « [c]es petites choses qui exhaussent /la vie quotidienne ». Cette vision ennoblie des choses est parfaitement intériorisée chez Brault, et elle est vécue de si près qu’elle ne pouvait que se manifester dans la langue du poème, jusque dans cette définition de la poésie elle-même :
Poésie, souffle vital, rien de moins,
rien de plus.
Les éléments qui dilatent le cœur du poète sont ceux qui font s’élever sa voix. Et cette voix poétique en appelle à tout ce qui est animé parune intangible force de vie, que Brault nomme « la beauté intuable »,ou encore « [l]a vie intuable [qui] se réfugie en son secret vital etattend ». Les oiseaux, les poissons, les végétaux, les insectes, et même les animaux fabuleux comme la licorne ou le cheval ailé, les « nuages cotonneux […] rapides à bouger » ou la magie du vent qui les rassemble sous le même frisson vibratoire, tous, « ils se cramponnent au bonheur / d’être là comme ici d’être ». Entre « le grand corbeau bleu noir » et « l’oiseau kildir en son lointain », « toute la plume du ciel frémit d’amitié ». Dans un bref passage qui traite de sa poétique personnelle, Brault décrit cette vibration mystérieuse – qui le fait écrire, entre autres choses.
L’intime, superlatif de l’intérieur, a fini par être banalisé. Il reste pourtant incommunicable tel quel. La poésie la plus concrète, la plus quotidienne ne peut se passer de l’évoquer, même sur le mode moqueur. Il y a là une complicité dans un secret que le poème partage avec l’insensé.
Au même titre que les phénomènes naturels qui embellissent le paysage de « notre planète si naïve, / Mille fois violentée », Brault utilise des personnages – des poètes le plus souvent – comme celui d’Anna Akhmatova (1889-1966), grande poète russe qui vécut à l’ombre du stalinisme, et avec laquelle Brault partage la blessure infligée par letemps qui fuit. Il dialogue avec elle pour mieux évoquer sa propre expérience de mort imminente.
Tu écoutais la chère Anna Akhmatova
privée de sa patrie native poésie
et chuchotant : « est-ce le Danemark
là-bas » derrière l’horizon des larmes
non savais-tu c’était une Sibérie
sans limite et blême d’ennui
comme le dernier désespoir
qui s’étend de tout son long
et lucide se voit exister en vain
Sur le plan syntaxique, le poème de Brault est le plus souvent une unique phrase de prose, avec des circonvolutions. Une écriture qui rappelle un peu celle de son quasi-contemporain, Yves Bonnefoy – un autre grand regretté, lui aussi lecteur de Mallarmé –, avec ses nombreuses propositions relatives greffées à la principale suivant le fil inarrêtable de la pensée, et exigeant une attention méticuleuse pour que ne soit pas perdu de vue le sujet central. En effet, la prose de Brault bouge comme si elle était une entité vivante, à l’instar des « mouettes qui fleurissent la rivière » et peuplent ses poèmes. Selon une organicité et un charme parfaitement naturels, ceux-ci intègrent à la pièce les idées secondaires qui surgissent dans l’esprit, et puis, tout bonnement, sans rigidité aucune, chacun d’entre eux va son petit bonhomme de chemin – pour reprendre une image familière au poète[6].
Dans le cas de Brault – et ça le distingue de Bonnefoy –, on note une admirable légèreté dans la forme. De courtes insertions s’immiscent dans le corps du texte, pour créer un joyeux appel d’air au milieu d’un poème qui fait tout sauf s’écouter ou se prendre au sérieux. Un « pourquoi pas » adressé directement aux plus crédules ; un « oui » conscient de l’effet d’étrangeté produit par le vers précédent ; un « c’est là » qui vient marquer la connivence recherchée avec la personne imprégnée de sa lecture ; ou la désinvolture d’un « n’en déplaise » donnent l’impression d’un surcroît de présence au sein de la présence.
Cette attitude légère et rieuse, typique de Jacques Brault le poète, on la retrouve aussi chez Jacques Brault le faiseur de dessins[7]. Qu’il s’agisse d’art visuel ou littéraire, on pourrait parler d’une poésie quise fait « oublieuse d’être telle ». De petits ajouts bricolés, quelques mots anodins – qui ont plutôt l’effet de puissants points de contact avec l’intimité d’une parole vraie – sont insérés dans le texte avec tellement de délicatesse qu’on voit à peine les coutures. On est dans le flot du poème avec le poète, et c’est tout, et c’est complet. Comme dans cette magnifique description de paysage :
En personne
Quand les brouillards remontent
les pentes du mont Orford
qu’ils s’enchinoisaient à l’image
de l’ami Wang Wei
on sait que là-haut le soleil viendra
s’ébrouer sans bruit
ensuite on entendra des voix couler
dans la basse vallée
où les apparences délivrées de la nuit
sortent au point du jour reprennent
leur place et font leur office
la montagne enfin se détache
du ciel écoute et regarde
l’arrivée lointaine d’un horizon brumeux
et tout se calme comme après
la révélation d’un secret éventé
Dans la section intitulée « Amitiés », Brault présente des poèmes qui mettent en scène ses accointances littéraires ou philosophiques. Le premier de la série est réservé à Mallarmé, « encore lui », et les suivants sont consacrés à des liens d’attachement, qui sont soit factuels – comme dans les cas de Pierre Nepveu et de Claude Lévesque[8] – ou purement livresques dans le cas des autres. À raison d’un poème par figure d’amitié (ou en jumelant deux poètes dans le même poème), Brault leur écrit en les tutoyant, en résumant leur vie, en s’envolant lui-même sur les ailes de certains mots empruntés à leurs poèmes, ou en brodant une petite histoire à partir de sa perception de grands personnages littéraires comme Umberto Eco, Ossip Mandelstam, Paul Celan, Sadegh Hedâyat, André Frénaud et Wang Wei. Mais envérité, la figure des poètes et leurs poèmes resurgissent au détourde chacune des pages d’À jamais, et pas seulement dans la section « Amitiés ».
Si Brault entre aussi facilement en résonance avec la poésie d’autrui, c’est que la sienne est résolument tournée vers l’extérieur de soi. Le poète était allergique au narcissisme, et il écrivait lui-même une poésie sans ego, presque entièrement sans « je ». Un véritable tour de force, si on considère que Brault est quand même un poète intimiste. D’une couverture à l’autre du recueil À jamais – c’est-à-dire en près de cent pages –, on ne rencontre qu’un seul pronom « je ». Et si ce maigre « je » se manifeste, c’est pour mieux disparaître sous son propre manquement, derrière le mystère de sa non-connaissance : « Soudain mon enfance me prend / la main et m’amène je ne sais où. » Cette absence à soi – qui découle vraisemblablement des philosophies orientales, mais aussi d’une très sincère pudeur – explique peut-être en partie pourquoi les thèmes abordés dans les poèmes de Brault paraissent si délicieusement anachroniques par rapport à la littérature d’aujourd’hui, résolument tournée vers le récit de soi.
Brault n’a que faire de son propre chant. Son amour pour le spectacle du monde et pour la parole des autres est à la source de ce qui fonde la sienne, laquelle est sans finalité. C’est cet effacement qui coordonne l’ensemble. Les poèmes abordent des sujets qui vont del’observation des choses de la Nature, à la vie et l’œuvre des poètes et des philosophes – admirés au fil des siècles et sur tous les continents –, en passant par la réflexion intellectuelle au sujet de la poésie et de ses fonctionnements.
Il y a comme ça des instants bénis. Marcher seul dans la rue déserte, un soir d’hiver sans lune. Le vent souffle du sud-ouest, un bon vent, d’une parfaite franchise et d’une belle froideur. Et puis on lève le regard et au sud, légèrement côté est, voici Orion, en chasse comme toujours d’on ne sait quoi, brillante constellation qui réjouit le cœur et l’apaise. Et le monde alors est nettoyé de ses cochonneries. On est en joie dans le ciel et sur terre. Il fait bon d’exister sans aucune justification.
Il est formidable de constater qu’un intellect aussi puissant que celui de Brault puisse être volontairement mis à off de façon temporaire (comme dans une méditation), afin d’autoriser une plus profonde présence au monde – à l’écart de nos bavardages, ces « cochonneries » que nous lui ajoutons en y superposant le fruit de nos efforts de rationalisation –, puis de revenir dans l’après-coup à l’intellection de cette expérience afin d’en faire un poème, dans un cycle mille fois répété. Cela dit, pensée et présence ne s’opposent pas chez Brault. C’est plutôt comme si le poète savait passer d’une posture à l’autre, en demeurant en parfait équilibre au milieu de soi, en un centre qui paraît évidé de lui-même.
Si Jacques Brault a tellement aimé la poésie, c’est peut-être qu’il savait apprécier ce qui lui échappait… « L’horizon, là tout droit, va-t-il finir de s’éloigner. » Dans l’esprit des kōans zen[9], le poète pose des ques-tions sans réponse – les seules qui comptent. Par exemple: « Quel oiseau tente de rejoindre l’ombre qui s’envole de lui », ou encore « Quel gouffre ne se lasse pas de nous suivre ». Quand il propose des débuts de réponse à ses propres questionnements, c’est afin d’en maintenir l’ouverture ou l’aspect mystérieux, comme ici : « S’en tenir à ce que le poème sait[10], qui relève de la pensée de la poésie et ne s’inféode à aucune théorie préalable ou subséquente. »
Voilà, en peu de mots, le fondement de la vision poétique de Brault. Un savoir du non-savoir, une présence au mystère de ce qui nous échappe et dépasse notre compréhension, puis l’accueil amoureux des choses qui débordent les limites de notre frêle existence établissent les bases de ce testament discret, dont on se souviendra à jamais.
[1] L’immensité de l’œuvre littéraire de Jacques Brault n’est pas particulièrement liée à la quantité d’ouvrages publiés, mais plutôt à l’indéfectible constance de son amour pour la littérature. Jacques Brault est un poète du silence – aussi paradoxale que l’expression puisse paraître –, un poète de la lenteur et de l’effacement. En cinquante-huit ans (de 1965 à 2023), il aurafait paraître trente titres au total : seize recueils de poésie, neuf essais littéraires, deux pièces de théâtre, une édition critique et un récit. Bien entendu, à lui seul le temps ne fait pas l’œuvre non plus, et au-delà de toutes ces années employées à écrire, il faut reconnaître chez Jacques Brault la très grande beauté formelle du travail effectué dans la langue, soutenue par – et rendue possible grâce à elle – une sensibilité aussi puissante que fragile, doublée d’une admirable capacité d’observation et de réflexion. À noter qu’on peut désormais lire l’ensemble des livres de Brault dans une édition des œuvres complètes parue récemment sous la forme d’un coffret de quatre tomes, qui contient en outre le recueil posthume À jamais. Voir : Jacques Brault, Œuvres I à IV (1965-2022), édition préparée, présentée et annotée par François Dumont, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, coll. «bnm*», 2023.
[2] Jacques Brault, Claude Mathieu, Richard Pérusse, Trinôme : poèmes, Montréal, Éditions Jean Molinet, 1957. Les poèmes « D’amour etde mort » font partie de ce recueil écrit en collaboration et publié à compte d’auteur.Le nom d’éditeur (fictif) « Jean Molinet » est unclin d’œil à un poète de l’époque médiévale – période historique dont Brault est plus tard devenu un spécialiste.
[3] Voir son essai littéraire Images à Mallarmé, Montréal,Éditions du Noroît, 2017. À noter qu’au-delà de l’exergue d’À jamais, le corps du texte fait lui aussi un clin d’œil au poète du XIXe siècle,à travers un poème intitulé « Celle qui va et vient » et qui évoque à demi-mot l’absente de tout bouquet.
[4] On pourrait reprendr eà son propre compte les mots que Brault utilise pour décrire son ami André Frénaud : « humble auteur de poèmes humblement beaux », puisqu’on ne peut reconnaître chez autrui que les valeurs avec lesquelles on résonne soi-même.
[5] « Un coup de dés jamais n’abolira le hasard » (1897) de Mallarmé constitue un des tout premiers poèmes typographiques de la littérature française. Mallarmé voyait ces ruptures visuelles dans le tissu du poème comme une façon de créer des brèches dans la lecture, et non pas seulement dans le fil de l’écriture. Une posture théorique avec laquelle Brault était sans doute d’accord.
[6] Voir les titres suivants : Il n’y a plus de chemin, Montréal, Éditions du Noroît / Cesson, La table rase, 1990 ;Chemin faisant, Montréal, Éditions La Presse,1975 ; La poussière du chemin, Montréal,Éditions du Boréal, 1989 ; Chemins perdus, chemins trouvés, Montréal, Éditions du Boréal, 2012.
[7] Le recueil est accompagné de onze dessins de l’auteur – une façon de faire qui n’est pas nouvelle pour Brault. Ces dessins sont simples à souhait, et sans aucune prétention. Ils représentent des formes abstraites aux bords un peu flous ou irréguliers, et ils sont faits avec deux ou trois couleurs seulement (probablement des crayons de couleur en bois, comme ceux de notre enfance), rehaussées ici et là d’un trait noir (de l’encre, peut-être). Même si sa pratique en est une de longue date, on devine que Brault accordait peu de valeur à ce qu’il devait considérer comme des gribouillages, puisqu’aucune description de ses dessins n’est donnée à la fin du recueil, tel qu’on le voit habituellement dans les livres publiés. Les dimensions des œuvres, les matériaux utilisés, les titres éventuels de chacun des dessins ? On n’en sait rien. Même s’ils sont en grande majorité abstraits, on reconnaît à certains dessins une secrète volonté de figuration, comme un clin d’œil amusé, adressé à quiconque saurait deviner l’intention sous le geste. C’est le cas de l’image reproduite en page 68 pour accompagner cette petite phrase : «L’âme du héron se trouve dans l’eau avec les poissons. » Le dessin juste en dessous a quelque chose de vaguement oriental, et on pourrait y voir une flaque d’eau turquoise baignant la forme orange de chaque petite carpe koïnageant en rond dans l’étang.
[8] Pierre Nepveu était avec son collègue Brault « dans une situation de voisinage » (voir l’ouvrage suivant, hors commerce, tiré à cent-vingt-cinq exemplaires numérotés : Emmanuelle Brault et coll., Amitiés du soir, Jacques Brault 1933✝2022, Montréal, Éditions du Silence, 2023). Quant au philosophe, théologien et médiéviste Claude Lévesque, il était lui aussi professeur à l’Universitéde Montréal.
[9] Les kōans zen sont des objets de médiation japonais, absurdes, énigmatiques ou paradoxaux qui proposenteux aussi des questions sans réponse. Un des plus célèbres est le suivant : « Quel estle bruit d’une seule main qui applaudit ? »
[10] L’italique est de l’auteur.