Aller au contenu
Conseils profanes pour cœurs meurtris
Monique Deland

Virginie Savard publie un troisième livre de poésie. Son titre, Rituels de rien, est emprunté à l’artiste contemporaine française Sophie Calle[1] ; et l’œuvre présentée en couverture, intitulée « Rituels inutiles », est de l’artiste émergente montréalaise Véro Marengère. Très semblables, les titres des deux œuvres vont dans la même direction, et le but du recueil est sans équivoque : proposer un livre de solutions pour tenter d’échapper aux tourments propres à notre époque. La poète opte pour une forme facilement repérable : une page / un poème / un antidote, avec un titre en caractères gras pour annoncer l’intention des différents rituels proposés.

            Chaque poème est écrit au « vous », comme si la poète s’adressait directement aux personnes les plus brisées de ce monde, les plus découragées par la vie. Savard les appelle : les « personnes chroniquement tristes ». Elles existent en plusieurs déclinaisons, qui vont des abonnées aux « dépressions saisonnières » à celles qui connaissent « un burn-out avant trente ans », en passant par celles qui effectuent en ligne « des recherches à propos de l’aide médicale à mourir ».

            En règle générale, on confère aux rituels un pouvoir magique, dans la mesure où ils sollicitent la faveur de puissances supérieures à la nôtre. Malgré la couverture du livre qui représente des malas[2] bouddhistes et hindous, les recettes répertoriées ne sont associées à aucune religion spécifique. Les Rituels de rien de Virginie Savard n’ont donc rien de sacré, d’où le titre. Ils ressemblent à une version contemporaine – à la fois plus dark et plus légère – des préceptes nouvelâgeux des années 70, qui visaient eux aussi le mieux-être.

            La perspective de départ est manifestement défaitiste, pessimiste, voire nihiliste. Ces Rituels de rien sont inutiles, d’abord parce qu’ils ne garantissent aucune amélioration, et surtout parce que, à la base, on n’y croit pas. On sait que personne ne s’en sortira de toute façon, et qu’aucun tour de magie ne parviendra à redresser ce qui semble être irrémédiablement croche…

pour sauver le monde II

écoutez attentivement votre acouphène

discernez un motif

un code morse peut-être

essayez de vous rappeler comment épeler s.o.s.

décryptez un appel à l’aide

dans une autre dimension

un glitch parmi nos terreurs

sauvez ce monde-là

(mais pas celui-ci

il est trop tard pour celui-ci)

            Le premier poème du recueil met en scène l’image traditionnelle de l’autel. Mais celui qui est décrit par Virginie Savard n’a rien de traditionnel. C’est « un autel de fortune », qui s’orne plutôt de restes inutilisables. Le « jour des ordures » est l’occasion de faire le tour de ce qui pourrait bien faire l’affaire : « des écorces d’orange / des pots cassés / un emballage de condom / des cartables un bijou / qu’il ne valait pas la peine de réparer ». L’autrice donne le conseil suivant : « construisez un abri avec la peau / du chagrin // vous deviendrez habitable ». Ce qui sous-entend que, dans l’état actuel des choses, nous ne le sommes pas, et que nous avons besoin de rituels pour le devenir.

pour fabriquer les ouragans à la main

avec de grands ciseaux de couture

coupez le fil du téléphone

et celui du routeur

collez des dents humaines

à chacune des extrémités des câbles

et parsemez les appareils de brillants cheaps

(ma déception ne coûte rien de plus

qu’un silence radio)

sur le post-it près du répondeur

dessinez une maison

dans laquelle vous pendre

            Le ton est à la fois grave et léger. Disons, tragi-comique. Les poèmes multiplient les décrochages de sens et les dérapages inattendus, comme si le texte s’accordait une bouffée d’air pour éviter d’être étouffant de noirceur. Ceci explique le ton ironique, parfois un peu badin, d’un texte qui est loin de se prendre au sérieux. Malgré ces appels d’air, l’état d’esprit général – très noir – n’évolue pas d’une couverture à l’autre. On est sur une voie ferrée qui va droit devant, dans la froide dureté des rails et de l’itinéraire annoncé.

pour assurer votre succession

écrivez un poème

qui ressemble à s’y méprendre

à un testament

léguez vos possessions matérielles

à la personne qui habite avec vous

assurez quelques loyers avec ce qui reste

transformez vos cendres en compost

nourrissez un arbre fruitier public

en attendant prenez un bain

vous déciderez de ne pas

vous y noyer

La chute relance le découragement de départ, comme c’est le cas de la majorité des poèmes qui témoignent d’un certain état d’enlisement. Quelques rares autres, à la finale un peu moins dramatique, évoquent les causes ou conditions de cet état de noirceur : « demandez la permission / d’occuper moins d’espace » ou « excusez-vous de n’être pas / la personne espérée ». Mais le climat morose demeure, témoin de la même situation qui « pérennis[e] la tragédie ».

            Pourtant, le micromouvement général en est un de balancier. On alterne entre la grosse déprime absolue – celle qui ne permettrait pas d’écrire – et le semi-désir d’en sortir : « il suffit maintenant / de fournir une réponse / qui ne soit pas amère ». Vous pourrez essayer de « reprendre le contrôle de votre existence », mais « quelques larmes couleront quand même », puisque votre noire vision du monde aura toujours le dernier mot, à cause de cette même « vieille fêlure qui traverse / votre cerveau de bord en bord ». Cette référence à un cycle sans fin est d’ailleurs mise en image dans un poème intitulé « pour découvrir ce que ça fait de se casser ». Ce rituel est à pratiquer à bord d’une rame de « métro ou dans l’autobus », et il préconise de « fai[re] des allers-retours sur la même ligne / jusqu’à ce que le·a chauffeur·euse intervienne ».

            Même si les poèmes présentent une part d’humour et d’autodérision, le déséquilibre entre la lumière et la noirceur est marqué : « j’ai du mal à croire / aux fins heureuses », « impossible de me souvenir comment être un corps / qui ne souffre pas », et les moments de plaisir sont éphémères : « la joie consommée / (elle est instable et brûle vite) ». Et on en revient très vite à la solitude, et aux images de vide intérieur qui sont récurrentes dans le recueil : « ma solitude est un cercle / vicieux », où il ne vous reste qu’à vous « endorm[ir] en cuillère / avec votre laptop ». On irait jusqu’à inviter n’importe qui, n’importe quoi à venir combler le vide de l’existence.

pour vous remplir le ventre

suppliez le fantôme

(je te supplie

d’entrer

lui dis-je

je t’en

prie)

d’habiter avec vous un corps

trop grand

pour une seule personne

séparez en deux parts égales

l’aridité des jours

            Les images fictives – de « soleil [qui] perd ses eaux », de « catastrophes / blotties dans votre ligne de tête » ou de votre propre cadavre et autres démons à tromper – côtoient l’ordinaire du quotidien. « [J]’ai aimé des hommes et des femmes / surtout pour me tenir occupé·e / remplir / mes pensées d’autre chose / que de morts ». La petite vie de tous les jours inclut aussi la présence des proches : « mes parents sont venu·es nettoyer chez moi / iels ne savaient plus comment m’aider / mais le ménage peut se faire sans mots ».

            Certains poèmes de Rituels de rien sont assez drôles. Mais on peut se demander si l’humour peut cohabiter harmonieusement avec la dépression, même dans le contexte d’une œuvre d’art ; et, surtout, s’il peut arriver à faire contrepoids à un état de conscience aussi noir que celui qui est décrit. Il faut lire le recueil comme si on jouait à un jeu, sur une plateforme en hauteur, et qu’on regardait la douleur passer un peu plus loin…