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Célébrez les vivants
Elissa Kayal

Que faire devant tant de violence ?

Cette question m’accompagne dans mes journées et dans mes nuits, quand l’insomnie m’impose le fuseau horaire de mes émotions – celui qui me rattache, depuis la naissance, au Moyen-Orient. Là où nos sœurs et nos frères palestinien·nes et libanais·es se font massacrer sous nos yeux depuis des mois.

Mais la violence, malheureusement, ne date pas d’hier. Deux recueils de poésie, publiés en 2024, m’ont amenée à revivre les événements horrifiants du 4 août 2020. Ce jour-là, la détonation inattendue de plusieurs centaines de tonnes de nitrate d’ammonium entreposées au port de Beyrouth a ravagé la ville, tué plus de deux-cent-cinquante personnes, blessé six-mille-cinq-cents autres, dépossédé trois-cent-mille habitant·es de leurs foyers et traumatisé les millions de survivant·es et d’exilé·es libanais·es, dont je fais partie. Après quinze ans de guerre civile et de conflits internes, après les invasions d’Israël, après les crises politiques et économiques, la pandémie, les explosions, les révolutions qui finissent en queue de poisson, trop de deuils se succèdent, se superposent, ne laissent aux corps aucun répit. Comment guérir d’une plaie sans cesse rouverte ?

J’ai choisi de lire Chant des créatures de Nadine Ltaif et Requiem d’un après-midi de Nada Sattouf en l’honneur de ces corps et de leur histoire, malgré – et avec – les nouvelles images d’horreur imprimées sur ma rétine. Le choix de mettre en parallèle ces recensions relève, bien sûr, de l’évènement abordé qui leur est commun, mais aussi du parcours de ces deux autrices aux périples multiples et à la plume singulière, dont les œuvres, saluées au-delà des frontières nationales, évoquent les thèmes de l’exil et du déracinement. Chacune opère, à sa manière, un transit entre deux réels dissonants – Montréal et le Liban – afin de délier la langue du traumatisme et de rendre justice à la mémoire. Celle d’une explosion double, dont les coupables répondent toujours absent·es.

Entre cris et louanges

Chant des créatures s’est d’abord voulu un livre mystique célébrant la jouissance et la beauté de la nature. Nadine Ltaif y mène le projet de constituer un herbier – clin d’œil à Botanical Gelli, l’œuvre figurant en couverture, réalisée par Pamela D. Stewart – dans une glorification du vivant inspirée du Cantique des créatures de saint François d’Assise. Un dessein lumineux que les explosions du 4 août viendront ébranler.

La poète s’émerveille devant les oiseaux qui font leur nid au-dessus de sa fenêtre, mais nous met en garde contre le potentiel destructeur de l’être humain : « Car la main souille l’oiseau / et ses petites – elle les tue ». Il vaut mieux délaisser l’humanité, ses structures et ses facultés, et se transformer en une autre créature pour incorporer d’autres récits. « Je goûte à la résine d’un arbre / deviens sapin / découvre une autre espèce / mange un être vivant ». À l’instar des moines chrétiens primitifs, la recherche de Nadine Ltaif se fait en retrait de soi. De concert avec les arbres, les moucherons, les oiseaux, les fleurs, les petits fruits. Qui sait ? Loin de l’être humain se rapprocherait-on peut-être davantage d’un véritable universel.

Ce jour-là, j’ai décidé de

me défaire de ma peau

pour devenir vivante sans nom

sans désignation d’espèce.

Et sans race. 

Sans faculté de jugement moral –

pour retrouver le goût sauvage

du vent et le bruit

qu’il fait dans les arbres. 

Mais le fantasme de se fondre dans le grand tout prend fin. Soudain, un titre en lettres majuscules nous ancre dans l’espace-temps d’une rude réalité. « BEYROUTH 4 AOÛT 2020 ». Une date tragiquement emblématique où une « déflagration inouïe / savamment enfouie dans les dépotoirs / de la mort » secoue le pays natal en son cœur. Force est donc de se demander : la fusion avec la nature est-elle possible, est-elle permise, alors que les sien·nes se font arracher de tout ?

Eschyle

je croyais pouvoir continuer

à cueillir les fleurs sauvages

sur ma colline                                         

pour composer mon herbier.

Comment soupçonner

qu’un tel acharnement

du sort allait mettre fin

au petit bonheur

au minuscule équilibre

à la raison de vivre

que je m’étais accordée ? 

Dans son poème dédié à Eschyle, Nadine Ltaif compare le sort de la capitale libanaise avec le matricide orchestré par Oreste dans Les Euménides. Beyrouth, rebaptisée dans le recueil « Quartier du port éventré », est elle aussi trahie par ses propres dirigeants, à l’instar de la mère d’Oreste, tuée par son fils. « Qui a caché tant de haine / dans le port de Beyrouth ? » À défaut d’un procès concluant, la poète conjure la colère des Érinyes, déesses mythiques chargées de punir les crimes sans relâche. « Toutes les chirurgies ne réussiront pas à maquiller le crime – sur les visages – sur les corps – les traces – les marques –, la cartographie des douleurs. » Pour les Libanais·es, le comble de la colère et de leurs pertes aura sans doute été de savoir qu’elles étaient évitables. Un devoir repose dès lors sur le peuple, le devoir de changer de regard et de briser le cycle de la haine.

Là où se sont retirés les moines devenus saints

le Liban médite sur ses erreurs

dans le silence des montagnes et des rochers.

Nous serons frères et sœurs à la manière

de saint François –

nous ne nous regarderons plus à travers

le prisme de nos mentalités ancestrales

Tel est le deuil de Nadine Ltaif, déchiré entre la promesse spirituelle et les soubresauts du traumatisme. « Après le deuil, le silence est guérisseur. / Une oreille à l’écoute du battement du cœur / de l’arbre / du rythme / d’une marche / d’une danse / et soudain / l’éclat d’une vitre. / La mémoire revient. »

Qui aime la vie parle à ses bêtes

L’affliction face à la destruction et à la mort puise ses sources dans la pulsion de vie. L’émerveillement et la reconnaissance, il faut donc les garder à l’esprit. Nadine Ltaif n’abandonne pas sa quête d’écrire le simple et le sublime. Elle avance dans son livre, attentive à la douceur environnante, à ses voisin·es du ciel et de la terre, à « la conférence des oiseaux », aux « lettres souterraines » de la végétation. Son chemin se conclut sur une transformation. Prenant part « à la fabrication du grand œuvre », la poète se laisse devenir « Fourmi » « incrustée dans une pierre / fossilisée ». Un paléontologue demandera un jour à son propos :

Quelle était cette bestiole sans ailes ?

Quelle a été son histoire, son destin ?

Pourquoi avait-elle perdu ses ailes ?

Pourquoi ne pouvait-elle plus voler ?

Tomber si bas

sur terre

parlait-elle un langage ? Communiquait-elle

avec ses semblables, les espèces autres que la sienne ?

Le recueil y répond par l’affirmative. Dans une plume fluide et innocente, comme un baume après la fracture, Nadine Ltaif « parle le papyrus, le cyclamen, et / l’orchidée », a « de bons mots pour chacun et chacune / et pour l’hermaphrodite aussi. » En écho aux écritures de saint François, elle partage avec nous son manuel d’instructions pour se rapprocher des autres espèces et entamer sa métamorphose.

Comment entrer dans la

troisième dimension ?

Tout d’abord te déconnecter.

Quitter tout ce que tu as

appris à être.

Te désêtrer.

Devenir étranger à

toi-même

pour te familiariser

avec la faune et

la flore. En t’éloignant

de l’humain

tu pénètres plus

profondément en toi.

Devenir plante est une utopie

que seule l’imagination

te permettra de réaliser.

Dans l’écriture tu puises

ta force.

La force de ta métamorphose.

Dans la solitude de l’aube

tu vogues vers l’infini l’espace de quelques instants.

La poésie ne ravive pas les morts. Du moins, pas comme on le souhaiterait vraiment. Si la poésie permet qu’on y puise de la force – la force de la métamorphose et de l’échange –, c’est qu’elle est, après tout, une affaire de vivant·es. Peut-être devrait-on la prescrire aux responsables de l’horreur.