Robert Dion
Une terre incertaine
Les éditions du passage, 2024
Professeur de littérature à l’UQAM depuis de nombreuses années, Robert Dion publie un premier livre de poésie, intitulé Une terre incertaine. L’exergue de Rose Ausländer – « L’hirondelle ne retrouve plus le sud – / Un été aveugle est sur le monde » – pourrait nous faire croire que les poèmes aborderont la question de l’avenir compromis de la planète. Mais l’auteur utilise plutôt ce contexte mondial pourmettre en abîme les états d’âme d’un « je » qui semble souffrir du même essoufflement que la terre. À une infime exception près[1], toutle recueil tourne autour de cet unique personnage.
Plusieurs aspects du monde réel lui échappent, lui apparaissant soit annihilés, soit inaccessibles. Dès les premières pages, l’expérience existentielle est décrite à l’aide de mots indéfinis comme « [l]’insonda-ble », « [l]’onde », « le seuil », « flaques d’ombre », « reflet », « arrière-plans brouillés », « image lointaine » ou « conscience raréfiée / de l’en-dessous », lesquels contribuent à instaurer un climat imprécis. Au-delà de ces « impossibles énigmes », le « je » contemple son passé, ayant « semé, au fil de l’eau / toute histoire derrière [lui] ».
Victime des « petites machinations de l’invisible » perdues dans « [u]n néant trop vaste », l’auteur envisage la possibilité d’une inexistence qui l’« entraîne[rait] vers le haut ».
Outre-dunes
passée l’herbe des talus
qui frémissent de presque-clarté
Sur le sable criblé d’ammophiles
me voici espérant
l’apparition brusque de l’aube
le trait de lumière qui donnera au paysage
sa forme intelligible
Robert Dion nous invite à dériver avec lui à contre-courant : « Ima-ginons seulement que / j’inverse les ténèbres / en un seul jour ». Mais il ne trouve pas pour autant la carte de sa trajectoire personnelle, et il continue d’« avance[r] dans le matin gris / ce fouillis d’ornières / brouillant les cartes ». Il cherche, et peine à suivre son étoile : « [j]e cultive le lien ténu / qui me rattache / à ma direction ». Forcé de marcher au pas, dans « son passé de plomb », il « retien[t] un geste // […] reste là // […] le corps figé : / […] immobile / convaincu de n’être personne ». Il souhaiterait écrire, mais la prise de parole ne s’actualise pas autrement que dans la distanciation : « [j]’entends ma voix se faire / dans le corps d’un autre / que je ne rejoins pas[2] ».Une immense solitude sous-tend la démarche de l’auteur, comme en témoigne ce poème.
Le jour coule dru
sous un ciel
qui recule
Je tire le rideau
sur la fenêtre-feu
et le sol incandescent
Je me soustrais
à l’immensité de l’air
à la pénurie du souffle
Seules quelques hirondelles
perchées sur
le fil de l’étéToute présence
rompue
à la ligne d’horizon
Le constat est plutôt sombre. « Le temps est immobile / simulacre est la nuit / en ses profondeurs peintes // Et rien ne sert d’avoir été » ; la brise souffle « sur la vallée ouverte de mes veines ». L’écriture atteintdes sommets lorsqu’elle privilégie la simplicité d’une parole directe et décisive :
J’ai le front droit
comme un adieu
Je foule aux pieds
la trace de mon pas
Je me demande
ce qu’il restera de moi
quand je me serai quitté
Quelque chose de cette non-présence à soi déteint sur le texte[3], lequel manifeste une certaine invisibilité du « je », ou alors il y a un certain flou volontaire entourant cette « ombre qui me ressemble / et ne me ressemble pas », et pour cause. La réalité du corps de chair semble totalement absente du décor : « corps perdu à l’intérieur, commerentré / je ne sais que faire de cet espace / où je vais ». L’auteur parle d’« un corps / étranger et pourtant mien », ce qui ne l’empêche pas de continuer d’avancer, de « [s]on pas obstiné ».
Cet acharnement tient peut-être à la velléité de faire œuvre poétique :
Encore la voix
qui force le mot comme on débuche
un cerf : elle veut
provoquer la décousure, le débondement
de toute parole-désastre
Qui reconnaîtra
cette voix revenue à mon corps
défendant ?
La volonté a beau jeu, mais la « parole se heurte / à la matière ». D’abord tentée d’obtempérer, elle finit par « consent[ir] / à son propre effacement ». La voix s’avoue tantôt « errante », tantôt « perdue en chemin », « poisseuse » ou encore « hébétée / pierre parmi les pierres », « pétrifiée […] et friable ». L’auteur se dit « inhabité » et « [s]aisi de mutité ».
Son mutisme réfère cependant moins à l’absence de mots parlés qu’à la difficulté d’accéder à leur sens. Le recueil Une terre incertaine va volontairement à contre-courant de l’époque littéraire dans laquelle il s’inscrit, en privilégiant un vocabulaire un peu rétro, avec des mots appartenant soit au registre soutenu, soit à l’ensemble de ceux qui sont classés comme « vieux » par les dictionnaires usuels. Des jeux de mots plus ou moins réussis, comme « Bée quelquebouche / qui m’avale d’un coup de langue », ou quelques reprises d’expressions un peu lourdes – par exemple : « Comme il fait son lit /le ruisseau se couche » ou « À mes fruits / quel arbre / se reconnaîtra ? » – peuvent donner l’impression qu’écrire de la poésie n’est pas une tâche facile pour l’auteur qui avoue : « Sur les mots / […] je me casse les dents ». Pour Dion, la langue ne constitue ni une alliée ni un outil privilégié. Elle est plutôt une « [l]angue pétrée / dure comme aucun bloc / dans un noir hiver ».
Quelques vers éloquents lèvent le voile sur l’origine de cette incapacité à faire corps avec la parole. En amont du corps et de la langue – qui refusent tous deux de participer du monde –, le cœur lui-même fait déjà silence. Il « ne nous dit rien / que l’insuffisance ».« Le cœur ne dit rien de ses saisons / que l’avènement de l’hiver / le corps muré de froid / et la blancheur du geste, qui ne vient pas ».La pierre, les architectures en butées, en contre-butées, les piliers et les ogives œuvrent à bout de bras pour tenir et pour structurer une parole qui voudrait exister de manière ostentatoire, mais les efforts de l’auteur ne conduisent qu’à un « poème intraduisible ».
Je fais de l’instabilité
ma demeure
Je ne suis bien
qu’entre deux eaux
C’est mon passé de noyé
qui remonte
Pourtant, de très beaux poèmes – comme ce dernier – font mouche, et la sensation d’enfermement ou de sclérose (maintes fois décrite) n’est pas seulement un aléa qui vient sans qu’on l’appelle. Elle est aussi la conséquence d’un idéal poursuivi en toute liberté : « J’ai fait le vœu d’habiter / un paysage qui m’encercle / et dont on ne sort pas ».
L’auteur résume très bien sa démarche, à l’aide de quelques mots facilement accessibles (c’est-à-dire pas trop recherchés et relevant davantage du langage courant) : « de moi à moi / il y a l’espace /d’un élan, et d’un repli ». Ou plus concrètement : « un geste qui, à la fois / le désignerait et l’effacerait / ainsi que l’objet de son désir ». Dion fait la somme de son « [i]nquiétude verticale » :
Épure de l’oiseau –
Je n’en retiens que
le vol et le nid
La portance de l’aile
et le creux hospitalier de l’arbre
À travers les derniers poèmes, l’auteur jette sur son enfance un regard d’adulte, lequel lui permet de constater que l’état actuel des choses doit beaucoup à l’héritage familial. « L’humus fait ressurgir / ce que mon nom et ma lignée / pivots d’arbres inversés / taisent obstinément ». Le silence du corps, du cœur et de la parole tire donc son origine de l’expérience vécue au sein d’une famille qui parlait elle aussi sans parler « d’une vie muette / et celée ». Le dernier poème du recueil est dédié au père de l’auteur, et expose le « fiel légué ». Le texte revient une dernière fois à ses images architecturales, pour évoquer un père « adossé à / la butée d’un pilier fin », comme si le père n’avait fait que reconduire ce qu’il avait lui-même reçu de sa propre lignée : « un pas / étranger à toute danse », peinant à avancer sur une terre devenue, par la force des choses, incertaine…
[1] À une infime exception près, puisque les deux dernières pages du recueil sont écrites au « tu » (ainsiqu’au « je ») et dédiées « À mon père ».
[2] Une dissociation qui rappelle le sentiment évoqué par de Saint-Denys Garneau dans son poème Accompagnement.
[3] Et aussi sur le titre du recueil, duquel le « je » s’absente pour laisser toute la place à la terre..